Embed
Email

Arthur Conan Doyle[801]

Document Sample
Arthur Conan Doyle[801]
Arthur Conan Doyle

La grande Ombre









BeQ

Arthur Conan Doyle









La grande Ombre

Traduit de l’anglais par

Albert Savine









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 270 : version 1.01



2

Du même auteur, à la Bibliothèque :





Nouveaux mystères et aventures

Le chien des Baskerville









3

La grande Ombre



P.-V. Stock, Éditeur, Paris, 1909.









4

Préface



Les dictionnaires biographiques et les revues

anglaises et américaines ne fournissent point sur Arthur

Conan Doyle ces abondantes moissons de détails

biographiques dont le lecteur contemporain est si

friand.

Quand on a lu que l’auteur de la Grande Ombre est

né le 22 mai 1859 à Édimbourg, qu’il fut l’élève de son

université, qu’il y étudia la médecine et l’exerça huit

ans à Southsea (1882-1889), qu’il voyagea ensuite dans

les régions arctiques et sur les côtes Occidentales de

l’Afrique, force est bien de se contenter de

renseignements aussi succincts.

Arthur Conan Doyle est pourtant le dernier venu

d’une lignée d’artistes qui ont laissé une trace glorieuse

dans la carrière.

Son grand-père, John Doyle, élève du paysagiste

Gabrielli et du miniaturiste Comerfort, fut un

caricaturiste célèbre. Sous la signature H.B., son crayon

s’attaqua à tout ce qu’il y avait d’illustre dans les

générations de son temps (1798-1868). Thackeray,

Macaulay, Wordsworth, Rogers, Haydon, Moore ont



5

cent fois reconnu ses mérites et salué ce qu’ils

appelaient presque son génie.

Richard, ou mieux Dick Doyle, élève de son père,

marchant sur ses brisées, débuta comme caricaturiste à

17 ans et, de 1843 à 1850, il fit la joie des abonnés du

Punch, mais alors des scrupules religieux lui interdirent

de collaborer à une feuille satirique, qui bafouait ce qui

était à ses yeux sacré comme le plus cher des legs des

aïeux, la foi catholique profondément ancrée en son

âme d’Irlandais. Il s’éloigna du Punch, mais ce ne fut

point pour porter à une feuille rivale le concours

malicieux de son crayon. Il le consacra désormais à

l’illustration des chefs-d’oeuvre de Thackeray et de

Ruskin. C’est à lui qu’on dut ces dessins tour à tour

comiques ou pittoresques qui nous disent les aventures

de la famille Newcomes, ou la légende du Roi de la

Rivière d’or.

Charles Doyle, le cinquième fils de John et le père

d’Arthur, n’eut point un aussi grand renom. Peintre et

graveur, il fut surtout apprécié comme architecte, de

même qu’un autre de ses frères se confinait dans la

direction de la National Gallery d’Irlande et qu’un

troisième renonçait à ses pinceaux pour dresser les plus

exactes généalogies du baronnage d’Angleterre.

Ainsi apparenté, Arthur Conan Doyle ne voulut,

semble-t-il, débuter en littérature que lorsqu’il fut



6

certain de tenir un succès et dès son Étude en rouge,

première série de son immortel Sherlock Holmes, il fût,

en effet, célèbre. Dès lors il n’eut plus qu’à persévérer,

tuant et ressuscitant ses héros selon les caprices de sa

fantaisie et les voeux de ses innombrables légions de

lecteurs.

C’est à un tout autre genre qu’appartient la Grande

Ombre. Conan Doyle a écrit beaucoup de romans

historiques, le plus souvent inspirés par l’histoire de

France, et ceux qu’il a consacrés à la peinture de

l’époque napoléonienne, ne sont pas les moins bien

venus de la série.

Un autre Irlandais d’origine, Charles Lever, lui avait

tracé la voie, mais avec moins de brio, de vie et de

relief. À ce point de vue il y a une grande distance entre

Tom Bourke et Les exploits du colonel Gérard, mais le

désir de rendre justice à son grand adversaire et de juger

un soldat en soldat est le même chez les deux

romanciers. Cependant Conan Doyle est plus voisin

peut-être d’Erckmann-Chatrian, dont les récits ont

nourri notre enfance et sans doute la sienne – que de

Charles Lever. Le parallèle pourrait être établi et

poursuivi entre le petit conscrit de 1813 se levant pour

repousser l’invasion et le petit berger de West Inch

s’engageant pour aller chasser l’Ombre qu’il croit sentir

peser sur l’Europe.



7

Nul ne peint mieux son petit coin de bataille, les

conscrits saluant involontairement les balles, les vieux

soldats les raillant d’un ton goguenard et les officiers

les laissant s’aguerrir avant de les faire coucher. Nul ne

dit mieux, au matin du combat, les revues passées par

l’état-major empanaché, les cavaliers chamarrés

d’argent, d’écarlate et d’or, circulant au galop, au

milieu des cris d’enthousiasme et des hourras. Puis

après plusieurs heures de combat, la chevauchée des

cuirassiers chargeant et la montée des bataillons de la

Vieille-Garde se ruant sur les carrés anglais avec une

rage désespérée.





ALBERT SAVINE.









8

I





La nuit des signaux



Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch, arrivé à

peine au milieu du dix-neuvième siècle, et à l’âge de

cinquante-cinq ans.

Ma femme ne me découvre guère qu’une fois par

semaine derrière l’oreille un petit poil gris qu’elle tient

à m’arracher.

Et pourtant quel étrange effet cela me fait que ma

vie se soit écoulée en une époque où les façons de

penser et d’agir des hommes différaient autant de celles

d’aujourd’hui que s’il se fut agi des habitants d’une

autre planète.

Ainsi, lorsque je me promène par la campagne, si je

regarde par là-bas, du côté de Berwick, je puis

apercevoir les petites traînées de fumée blanche, qui me

parlent de cette singulière et nouvelle bête aux cent

pieds, qui se nourrit de charbon, dont le corps recèle un

millier d’hommes, et qui ne cesse de ramper le long de



9

la frontière.

Quand le temps est clair, j’aperçois sans peine le

reflet des cuivres, lorsqu’elle double la courbe vers

Corriemuir.

Puis, si je porte mon regard vers la mer, je revois la

même bête, ou parfois même une douzaine d’entre

elles, laissant dans l’air une trace noire, dans l’eau une

tache blanche, et marchant contre le vent avec autant

d’aisance qu’un saumon remonte la Tweed.

Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux père

muet de colère autant que de surprise, car il avait la

crainte d’offenser le Créateur, si profondément

enracinée dans l’âme, qu’il ne voulait pas entendre

parler de contraindre la Nature, et que toute innovation

lui paraissait toucher de bien près au blasphème.

C’était Dieu qui avait créé le cheval.

C’était un mortel de là-bas, vers Birmingham, qui

avait fait la machine.

Aussi mon bon vieux papa s’obstinait-il à se servir

de la selle et des éperons.

Mais il aurait éprouvé une bien autre surprise en

voyant le calme et l’esprit de bienveillance qui règnent

actuellement dans le coeur des hommes, en lisant dans

les journaux et entendant dire dans les réunions qu’il ne

faut plus de guerre, – excepté bien entendu, avec les



10

nègres et leurs pareils.

Quand il mourut, ne nous battions-nous pas, presque

sans interruption – une trêve de deux courtes années, –

depuis bientôt un quart de siècle ?

Réfléchissez à cela, vous qui menez aujourd’hui une

existence si tranquille, si paisible.

Des enfants, nés pendant la guerre, étaient devenus

des hommes barbus, avaient eu à leur tour des enfants,

que la guerre durait encore.

Ceux qui avaient servi et combattu à la fleur de

l’âge et dans leur pleine vigueur, avaient senti leurs

membres se raidir, leur dos se voûter, que les flottes et

les armées étaient encore aux prises.

Rien d’étonnant, dès lors, qu’on en fût venu à

considérer la guerre comme l’état normal, et qu’on

éprouvât une sensation singulière à se trouver en état de

paix.

Pendant cette longue période, nous nous battîmes

avec les Danois, nous nous battîmes avec les

Hollandais, nous nous battîmes avec l’Espagne, nous

nous battîmes avec les Turcs, nous nous battîmes avec

les Américains, nous nous battîmes avec les gens de

Montevideo.

On eût dit que dans cette mêlée universelle, aucune

race n’était trop proche parente, aucune trop distante



11

pour éviter d’être entraînée dans la querelle.

Mais ce fut surtout avec les Français que nous nous

battîmes ; et de tous les hommes, celui qui nous inspira

le plus d’aversion, et de crainte et d’admiration, ce fut

ce grand capitaine qui les gouvernait.

C’était très crâne de le représenter en caricature, de

le chansonner, de faire comme si c’était un charlatan,

mais je puis vous dire que la frayeur qu’inspirait cet

homme planait comme une ombre noire au-dessus de

l’Europe entière, et qu’il fut un temps où la clarté d’une

flamme apparaissant de nuit sur la côte faisait tomber à

genoux toutes les femmes et mettait les fusils dans les

mains de tous les hommes.

Il avait toujours gagné la partie : voilà ce qu’il y

avait de terrible.

On eût dit qu’il portait la fortune en croupe.

Et en ces temps-là nous savions qu’il était posté sur

la côte septentrionale avec cent cinquante mille

vétérans, avec les bateaux nécessaires au passage.

Mais c’est une vieille histoire.

Chacun sait comment notre petit homme borgne et

manchot anéantit leur flotte.

Il devait rester en Europe une terre où l’on eût la

liberté de penser, la liberté de parler.



12

Il y avait un grand signal tout prêt sur la hauteur

près de l’embouchure de la Tweed.

C’était un échafaudage fait en charpente et en barils

de goudron.

Je me rappelle fort bien que tous les soirs je

m’écarquillais les yeux à regarder s’il flambait.

Je n’avais alors que huit ans, mais à cet âge, on

prend déjà les choses à coeur, et il me semblait que le

sort de mon pays dépendît en quelque façon de moi et

de ma vigilance.

Un soir, comme je regardais, j’aperçus une faible

lueur sur la colline du signal : une petite langue rouge

de flamme dans les ténèbres.

Je me rappelle que je me frottai les yeux, je me

frappai les poignets contre le cadre en pierre de la

fenêtre, pour me convaincre que j’étais éveillé.

Alors la flamme grandit, et je vis la ligne rouge et

mobile se refléter dans l’eau, et je m’élançai à la

cuisine.

Je hurlai à mon père que les Français avaient franchi

la Manche et que le signal de l’embouchure de la

Tweed flambait.

Il causait tranquillement avec M. Mitchell,

l’étudiant en droit d’Édimbourg.



13

Je crois encore le voir secouant sa pipe à coté du feu

et me regardant par-dessus ses lunettes à monture de

corne.

– Êtes-vous sûr, Jock, dit-il.

– Aussi sûr que d’être en vie, répondis-je d’une voix

entrecoupée.

Il étendit la main pour prendre sur la table la Bible,

qu’il ouvrit sur son genou, comme s’il allait nous en lire

un passage, mais il la referma, et sortit à grands pas.

Nous le suivîmes, l’étudiant en droit et moi, jusqu’à

la porte à claire-voie qui donne sur la grande route.

De là nous voyons bien la lueur rouge du grand

signal, et la lueur d’un autre feu plus petit à Ayton, plus

au nord.

Ma mère descendit avec deux plaids pour que nous

ne fussions pas saisis par le froid, et nous restâmes là

jusqu’au matin, en échangeant de rares paroles, et cela

même à voix basse.

Il y avait sur la route plus de monde qu’il n’en était

passé la veille au soir, car la plupart des fermiers, qui

habitaient en remontant vers le nord, s’étaient enrôlés

dans les régiments de volontaires de Berwick, et

accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux pour

répondre à l’appel.





14

Quelques-uns d’entre eux avaient bu le coup de

l’étrier avant de partir.

Je n’en oublierai jamais un que je vis passer sur un

grand cheval blanc, brandissant au clair de lune un

énorme sabre rouillé.

Ils nous crièrent en passant, que le signal de North

Berwick Law était en feu, et qu’on croyait que l’alarme

était partie du Château d’Édimbourg.

Un petit nombre galopèrent en sens contraire, des

courriers pour Édimbourg, le fils du laird, et Master

Playton, le sous-shérif, et autres de ce genre.

Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme aux

formes robustes, monté sur un cheval rouan. Il poussa

jusqu’à notre porte et nous fit quelques questions sur la

route.

– Je suis convaincu que c’est une fausse alerte, dit-

il. Peut-être aurais-je tout aussi bien fait de rester où

j’étais, mais maintenant que me voilà parti, je n’ai rien

de mieux à faire que de déjeuner avec le régiment.

Il piqua des deux et disparut sur la pente de la lande.

– Je le connais bien, dit notre étudiant en nous le

désignant d’un signe de tête, c’est un légiste

d’Édimbourg, et il s’entend joliment à enfiler des vers.

Il se nomme Wattie Scott.





15

Aucun de nous n’avait encore entendu parler de lui,

mais il ne se passa guère de temps avant que son nom

fut le plus fameux de toute l’Écosse.

Bien des fois nous pensâmes alors à cet homme qui

nous avait demandé la route dans la nuit terrible.

Mais dès le matin, nous eûmes l’esprit tranquille.

Il faisait un temps gris et froid.

Ma mère était retournée à la maison pour nous

préparer un pot de thé, quand arriva un char à bancs

ramenant le docteur Horscroft, d’Ayton et son fils Jim.

Le docteur avait relevé jusque sur ses oreilles le

collet de son manteau brun, et il avait l’air de fort

méchante humeur, car Jim, qui n’avait que quinze ans,

s’était sauvé à Berwick à la première alerte, avec le

fusil de chasse tout neuf de son père.

Le papa avait passé toute la nuit à sa recherche, et il

le ramenait prisonnier ; le canon de fusil se dressait

derrière le siège.

Jim avait l’air d’aussi mauvaise humeur que son

père, avec ses mains fourrées dans ses poches de côté,

ses sourcils joints, et sa lèvre inférieure avancée.

– Tout ça, c’est un mensonge, cria le docteur en

passant. Il n’y a pas eu de débarquement, et tous les

sots d’Écosse sont allés arpenter pour rien les routes.



16

Son fils Jim poussa un grognement indistinct en

entendant ces mots, ce qui lui valut de la part de son

père un coup sur le côté du crâne avec le poing fermé.

À ce coup, le jeune garçon laissa tomber sa tête sur

sa poitrine comme s’il avait été étourdi.

Mon père hocha la tête, car il avait de l’affection

pour Jim, et nous rentrâmes tous à la maison, en

dodelinant du chef, et les yeux papillotants, pouvant à

peine tenir les yeux ouverts, maintenant que nous

savions tout danger passé.

Mais nous éprouvions en même temps au coeur un

frisson de joie comme je n’en ai ressenti le pareil

qu’une ou deux autres fois en ma vie.

Sans doute, tout cela n’a pas beaucoup de rapport

avec ce que j’ai entrepris de raconter, mais quand on a

une bonne mémoire et peu d’habileté, on n’arrive pas à

tirer une pensée de son esprit sans qu’une douzaine

d’autres s’y cramponnent pour sortir en même temps.

Et pourtant, maintenant que je me suis mis à y

songer, cet incident n’était pas entièrement étranger à

mon récit, car Jim Horscroft eut une discussion si

violente avec son père, qu’il fut expédié au collège de

Berwick et comme mon père avait depuis longtemps

formé le projet de m’y placer aussi, il profita de

l’occasion que lui offrait le hasard pour m’y envoyer.



17

Mais avant de dire un mot au sujet de cette école, il

me faut revenir à l’endroit où j’aurais dû commencer, et

vous mettre en état de savoir qui je suis, car il pourrait

se faire que ces pages écrites par moi tombent sous les

yeux de gens qui habitent bien loin au-delà du border,

et n’ont jamais entendu parler des Calder de West Inch.

Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce n’est

point un beau domaine, autour d’une bonne habitation.

C’est simplement une grande terre à pâturages de

moutons, ou la bise souffle avec âpreté et que le vent

balaie.

Elle s’étend en formant une bande fragmentée le

long de la mer.

Un homme frugal, et qui travaille dur, y arrive tout

juste à gagner son loyer et à avoir du beurre le

dimanche au lieu de mélasse.

Au milieu, s’élève une maison d’habitation en

pierre, recouverte en ardoise, avec un appentis derrière.

La date de 1703 est gravée grossièrement dans le

bloc qui forme le linteau de la porte.

Il y a plus de cent ans que ma famille est établie là,

et malgré sa pauvreté, elle est arrivée à tenir un bon

rang dans le pays, car à la campagne le vieux fermier

est souvent plus estimé que le nouveau laird.





18

La maison de West Inch présentait une particularité

singulière.

Il avait été établi par des ingénieurs et autres

personnes compétentes, que la ligne de délimitation

entre les deux pays passait exactement par le milieu de

la maison, de façon à couper notre meilleure chambre à

coucher en deux moitiés, l’une anglaise, l’autre

écossaise.

Or, la couchette que j’occupais était orientée de telle

sorte que j’avais la tête au nord de la frontière et les

pieds au sud.

Mes amis disent que si le hasard avait placé mon lit

en sens contraire, j’aurais eu peut-être la chevelure d’un

blond moins roux et l’esprit d’une tournure moins

solennelle.

Ce que je sais, c’est qu’une fois en ma vie, où ma

tête d’Écossais ne voyait aucun moyen de me tirer de

péril, mes bonnes grosses jambes d’Anglais vinrent à

mon aide et m’en éloignèrent jusqu’en lieu sûr.

Mais à l’école, cela me valut des histoires à n’en

plus finir : les uns m’avaient surnommé Grog à l’eau ;

pour d’autres j’étais la « Grande Bretagne » pour

d’autres, « l’Union Jock ».

Lorsqu’il y avait une bataille entre les petits

Écossais et les petits Anglais, les uns me donnaient des



19

coups de pied dans les jambes, les autres des coups de

poing sur les oreilles.

Puis on s’arrêtait des deux côtés pour se mettre à

rire, comme si la chose était bien plaisante.

Dans les commencements, je fus très malheureux à

l’école de Berwick.

Birtwhistle était le premier maître, et Adams le

second, et je n’avais d’affection ni pour l’un ni pour

l’autre.

J’étais naturellement timide, très peu expansif.

Je fus long à me faire un ami soit parmi les maîtres,

soit parmi mes camarades.

Il y avait neuf milles à vol d’oiseau, et onze milles

et demi par la route, de Berwick à West Inch.

J’avais le coeur gros en pensant à la distance qui me

séparait de ma mère.

Remarquez, en effet, qu’un garçon de cet âge, tout

en prétendant se passer des caresses maternelles,

souffre cruellement, hélas ! quand on le prend au mot.

À la fin, je n’y tins plus, et je pris la résolution de

m’enfuir de l’école, et de retourner le plus tôt possible à

la maison.

Mais au dernier moment, j’eus la bonne fortune de

m’attirer l’éloge et l’admiration de tous depuis le



20

directeur de l’école, jusqu’au dernier élève, ce qui

rendit ma vie d’écolier fort agréable et fort douce.

Et tout cela, parce que par suite d’un accident,

j’étais tombé par une fenêtre du second étage.

Voici comment la chose arriva.

Un soir j’avais reçu des coups de pieds de Ned

Barton, le tyran de l’école. Cet affront, s’ajoutant à tous

mes autres griefs, fit déborder ma petite coupe.

Je jurai, ce soir même, en enfouissant ma figure

inondée de larmes sous les couvertures, que le

lendemain matin me trouverait soit à West Inch, soit

bien près d’y arriver.

Notre dortoir était au second étage, mais j’avais une

réputation de bon grimpeur, et les hauteurs ne me

donnaient pas le vertige.

Je n’éprouvais aucune frayeur, tout petit que j’étais,

de me laisser descendre du pignon de West Inch, au

bout d’une corde serrée à la cuisse, et cela faisait une

hauteur de cinquante-trois pieds au-dessus du sol.

Dès lors, je ne craignais guère de ne pas pouvoir

sortir du dortoir de Birtwhistle.

J’attendis avec impatience que l’on eût fini de

tousser et de remuer.

Puis quand tous les bruits, indiquant qu’il y avait



21

encore des gens réveillés, eurent cessé de se faire

entendre sur la longue ligne des couchettes de bois, je

me levai tout doucement, je m’habillai, et mes souliers

à la main, je me dirigeai vers la fenêtre sur la pointe des

pieds.

Je l’ouvris et jetai un coup d’oeil au dehors.

Le jardin s’étendait au-dessous de moi, et tout près

de ma main s’allongeait une grosse branche de poirier.

Un jeune garçon agile ne pouvait souhaiter rien de

mieux en guise d’échelle.

Une fois dans le jardin, je n’aurais plus qu’à franchir

un mur de cinq pieds.

Après quoi, il n’y aurait plus que la distance entre

moi et la maison.

J’empoignai fortement une branche, je posai un

genou sur une autre branche, et j’allais m’élancer de la

fenêtre, lorsque je devins tout à coup aussi silencieux,

aussi immobile que si j’avais été changé en pierre.

Il y avait par-dessus la crête du mur une figure

tournée vers moi.

Un glacial frisson de crainte me saisit le coeur en

voyant cette figure dans sa pâleur et son immobilité.

La lune versait sa lumière sur elle, et les globes

oculaires se mouvaient lentement des deux côtés, bien



22

que je fusse caché à sa vue par le rideau que formait le

feuillage du poirier.

Puis par saccades, la figure blanche s’éleva de façon

à montrer le cou.

Les épaules, la ceinture et les genoux d’un homme

apparurent.

Il se mit à cheval sur la crête du mur, puis d’un

violent effort, il attira vers lui un jeune garçon à peu

près de ma taille qui reprenait haleine de temps à autre,

comme s’il sanglotait.

L’homme le secoua rudement en lui disant quelques

paroles bourrues.

Puis ils se laissèrent aller tous deux par terre dans le

jardin.

J’étais encore debout, et en équilibre, avec un pied

sur la branche et l’autre sur l’appui de la fenêtre,

n’osant pas bouger, de peur d’attirer leur attention, car

je les voyais s’avancer à pas de loup, – dans la longue

ligne d’ombre de la maison.

Tout à coup exactement au-dessous de mes pieds

j’entendis un bruit sourd de ferraille, et le tintement

aigre que fait du verre en tombant.

– Voilà qui est fait, dit l’homme d’une voix rapide et

basse, vous avez de la place.



23

– Mais l’ouverture est toute bordée d’éclats, fit

l’autre avec un tremblement de frayeur.

L’individu lança un juron qui me donna la chair de

poule.

– Entrez, entrez, maudit roquet, gronda-t-il, ou bien

je...

Je ne pus voir ce qu’il fit. Mais il y eut un court

halètement de douleur.

– J’y vais, j’y vais, s’écria le petit garçon.

Mais je n’en entendis pas plus long, car la tête me

tourna brusquement.

Mon talon glissa de la branche.

Je poussai un cri terrible et je tombai de tout le poids

de mes quatre-vingt quinze livres, juste sur le dos

courbé du cambrioleur.

Si vous me le demandiez, tout ce que je pourrais

vous répondre, c’est qu’aujourd’hui même je ne saurais

dire si ce fut un accident, ou si je le fis exprès.

Il se peut bien que pendant que je songeais à le faire,

le hasard se soit chargé de trancher la question pour

moi.

L’individu était courbé, la tête en avant, occupé à

pousser le gamin à travers une étroite fenêtre quand je

m’abattis sur lui à l’endroit même où le cou se joint à



24

l’épine dorsale.

Il poussa une sorte de cri sifflant, tomba la face en

avant et fit trois tours sur lui-même en battant l’herbe

de ses talons.

Son petit compagnon s’éclipsa au clair de la lune et

en un clin d’oeil il eut franchi la muraille.

Quant à moi, je m’étais assis pour crier à tue-tête et

frotter une de mes jambes où je sentais la même chose

que si elle eut été prise dans un cercle de métal rougi au

feu.

Vous pensez bien qu’il ne fallut pas longtemps pour

que toute la maison, depuis le directeur de l’école,

jusqu’au valet d’écurie accourussent dans le jardin avec

des lampes et des lanternes.

La chose fut bientôt éclaircie.

L’homme fut placé sur un volet et emporté.

Quant à moi, on me transporta en triomphe, et

solennellement dans une chambre à coucher spéciale,

où le chirurgien Purdie, le cadet des deux qui portent ce

nom, me remit en place le péroné.

Quant au voleur, on reconnut qu’il avait les jambes

paralysées, et les médecins ne purent se mettre d’accord

sur le point de savoir s’il en retrouverait ou non l’usage.

Mais la loi ne leur laissa point l’occasion de trancher



25

la question, car il fut pendu environ six semaines plus

tard aux Assises de Carlyle.

On reconnut en lui le bandit le plus déterminé qu’il

y eût dans le nord de l’Angleterre, car il avait commis

au moins trois assassinats, et il y avait assez de preuves

à sa charge pour le faire pendre dix fois.

Vous voyez bien que je ne pouvais parler de mon

adolescence sans vous raconter cet événement qui en

fut l’incident le plus important.

Mais je ne m’engagerai plus dans aucun sentier de

traverse, car lorsque je songe à tout ce qui va se

présenter, je vois bien que j’en aurai de reste à dire

avant d’être arrivé à la fin.

En effet, quand on n’a à conter que sa petite histoire

particulière, il vous faut souvent tout le temps, mais

quand on se trouve mêlé à de grands événements

comme ceux dont j’aurai à parler, alors on éprouve une

certaine difficulté, si l’on n’a pas fait une sorte

d’apprentissage à arranger le tout bien à son gré.

Mais j’ai la mémoire aussi bonne qu’elle fût jamais,

Dieu merci, et je vais tâcher de faire mon récit aussi

droit que possible.

Ce fut cette aventure du cambrioleur qui fit naître

l’amitié entre Jim, le fils du médecin, et moi.

Il fut le coq de l’école dès le jour de son entrée, car



26

moins d’une heure après, il avait jeté, à travers le grand

tableau noir de la classe, Barton, qui en avait été le coq

jusqu’à ce jour-là.

Jim continuait à prendre du muscle et des os. Même

à cette époque, il était carré d’épaules et de haute taille.

Les propos courts et le bras long, il était fort sujet à

flâner, son large dos contre le mur, et ses mains

profondément enfoncées dans les poches de sa culotte.

Je n’ai pas oublié sa façon d’avoir toujours un brin

de paille au coin des lèvres, à l’endroit même où il prit

l’habitude de mettre plus tard le tuyau de sa pipe.

Jim fut toujours le même pour le bien comme pour

le mal depuis le premier jour où je fis connaissance

avec lui.

Ciel ! comme nous avions de la considération pour

lui !

Nous n’étions que de petits sauvages, mais nous

éprouvions le respect du sauvage devant la force.

Il y avait là Tom Carndale, d’Appleby, qui savait

composer des vers alcaïques aussi bien que des

pentamètres et des hexamètres, et, cependant pas un

n’eût donné une chiquenaude pour Tom.

Willie Earnshaw savait toutes les dates depuis le

meurtre d’Abel, sur le bout du doigt, au point que les



27

maîtres eux-mêmes s’adressaient à lui s’ils avaient des

doutes, mais c’était un garçon à poitrine étroite,

beaucoup trop long pour sa largeur, et à quoi lui

servirent ses dates le jour où Jock Simons, de la petite

troisième, le pourchassa jusqu’au bout du corridor à

coups de boucle de ceinture.

Ah ! il ne fallait pas se conduire ainsi à l’égard de

Jim Horscroft.

Quelles légendes nous bâtissions sur sa force ?

N’était-ce pas lui qui avait enfoncé d’un coup de

poing un panneau de chêne de la porte qui conduisait à

la salle des jeux ? N’était-ce pas lui qui, je jour où le

grand Merridew avait conquis la balle, saisit à bras-le-

corps et Merridew et la balle et atteignit le but en

dépassant tous les adversaires au pas de course ?

Il nous paraissait déplorable qu’un gaillard de cette

trempe se cassât la tête à propos de spondées et de

dactyles, ou se préoccupât de savoir qui avait signé la

Grande Charte.

Lorsqu’il déclara en pleine classe que c’était le roi

Alfred, nous autres, petits garçons, nous fûmes d’avis

qu’il devait en être ainsi, et que peut-être Jim en savait

plus long que l’homme qui avait écrit le livre.

Ce fut cette aventure du cambrioleur qui attira son

attention sur moi.



28

Il me passa la main sur la tête. Il dit que j’étais un

enragé petit diable, ce qui me gonfla d’orgueil pendant

toute une semaine.

Nous fûmes amis intimes pendant deux ans, malgré

le fossé que les années creusaient entre nous, et bien

que l’emportement ou l’irréflexion lui aient fait faire

plus d’une chose qui m’ulcérait, je ne l’en aimais pas

moins comme un frère, et je versai assez de larmes pour

remplir la bouteille à l’encre, quand il partit pour

Édimbourg afin d’y étudier la profession de son père.

Je passai cinq ans encore chez Birtwhistle après

cela, et quand j’en sortis, j’étais moi-même devenu le

coq de l’école, car j’étais aussi sec, aussi nerveux

qu’une lame de baleine, quoique je doive convenir que

je n’atteignais pas au poids non plus qu’au

développement musculaire de mon grand prédécesseur.

Ce fut dans l’année du jubilé que je sortis de chez

Birtwhistle.

Ensuite je passai trois ans à la maison, à apprendre à

soigner les bestiaux ; mais les flottes et les armées

étaient encore aux prises, et la grande Ombre de

Bonaparte planait toujours sur le pays.

Pouvais-je deviner que moi aussi j’aiderais à écarter

pour toujours ce nuage de notre peuple ?





29

II





La cousine Edie d’Eyemouth



Quelques années auparavant, alors que j’étais un

tout jeune garçon, la fille unique du frère de mon père

était venue nous faire une visite de cinq semaines.

Willie Calder s’était établi à Eyemouth comme

fabricant de filets de pêche, et il avait tiré meilleur parti

du fil à tisser que nous n’étions sans doute destinés à

faire des genêts et des landes sablonneuses de West

Inch.

Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage

rouge, coiffée d’un chapeau de cinq shillings et

accompagnée d’une caisse d’effets, devant laquelle les

yeux de ma mère lui sortirent de la tête comme ceux

d’un crabe.

C’était étonnant de la voir dépenser sans compter,

elle qui n’était qu’une gamine.

Elle donna au voiturier tout ce qu’il lui demanda, et

en plus une belle pièce de deux pence, à laquelle il



30

n’avait aucun droit.

Elle ne faisait pas plus de cas de la bière au

gingembre que si c’eût été de l’eau, et il lui fallait du

sucre pour son thé, du beurre pour son pain, tout

comme si elle avait été une Anglaise.

Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce

temps-là, car j’avais peine à comprendre dans quel but

elles avaient été créées.

Aucun de nous, chez Birtwhistle, n’avait beaucoup

pensé à elles, mais les plus petits semblaient être les

plus raisonnables, car quand les gamins commençaient

à grandir, ils se montraient moins tranchants sur ce

point.

Quant à nous, les tout petits, nous étions tous d’un

même avis : une créature qui ne peut pas se battre, qui

passe son temps à colporter des histoires, et qui n’arrive

même à lancer une pierre qu’en agitant le bras en l’air

aussi gauchement que si c’était un chiffon, n’était

bonne à rien du tout.

Et puis il faut voir les airs qu’elles se donnent : on

dirait qu’elles font le père et la mère en une seule

personne, elles se mêlent sans cesse de nos jeux pour

nous dire : « Jimmy, votre doigt de pied passe à travers

votre soulier » ou bien encore : « Rentrez chez vous,

sale enfant, et allez vous laver » au point que rien qu’à



31

les voir, nous en avions assez.

Aussi quand celle-là vint à la ferme de West Inch, je

ne fus pas enchanté de la voir.

Nous étions en vacances.

J’avais alors douze ans.

Elle en avait onze.

C’était une fillette mince, grande pour son âge, aux

yeux noirs et aux façons les plus bizarres.

Elle était tout le temps à regarder fixement devant

elle, les lèvres entrouvertes, comme si elle voyait

quelque chose d’extraordinaire, mais quand je me

postais derrière elle, et que je regardais dans la même

direction, je n’apercevais que l’abreuvoir des moutons

ou bien le tas de fumier, ou encore les culottes de papa

suspendues avec le reste du linge à sécher.

Puis, si elle apercevait une touffe de bruyère ou de

fougère, ou n’importe quel objet tout aussi commun,

elle restait en contemplation.

Elle s’écriait :

– Comme c’est beau ! comme c’est parfait !

On eût dit que c’était un tableau en peinture.

Elle n’aimait pas à jouer, mais souvent je la faisais

jouer au chat perché ; ça manquait d’animation, car



32

j’arrivais toujours à l’attraper en trois sauts, tandis

qu’elle ne m’attrapait jamais, bien qu’elle fit autant de

bruit, autant d’embarras que dix garçons.

Quand je me mettais à lui dire qu’elle n’était bonne

à rien, que son père était bien sot de l’élever comme

cela, elle pleurait, disait que j’étais un petit butor,

qu’elle retournerait chez elle ce soir même, et qu’elle ne

me pardonnerait de la vie.

Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus à

rien de tout cela.

Ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’elle avait plus

d’affection pour moi que je n’en avais pour elle, qu’elle

ne me laissait jamais tranquille.

Elle était toujours à me guetter, à courir après moi,

et à dire alors : « Tiens ! vous êtes là ! » en faisant

l’étonnée.

Mais bientôt je m’aperçus qu’elle avait aussi de

bons côtés.

Elle me donnait quelquefois des pennies, tellement

qu’une fois j’en eus quatre dans la poche, mais ce qu’il

y avait de mieux en elle, c’étaient les histoires qu’elle

savait conter.

Elle avait une peur affreuse des grenouilles.

Aussi je ne manquais pas d’en apporter une, et de lui



33

dire que je la lui mettrais dans le cou, à moins qu’elle

ne me contât une histoire.

Cela l’aidait à commencer, mais une fois en train,

c’était étonnant comme elle allait.

Et à entendre les choses qui lui étaient arrivées, cela

vous coupait la respiration.

Il y avait un pirate barbaresque qui était allé à

Eyemouth.

Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau

chargé d’or pour faire d’elle sa femme.

Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi était allé

à Eyemouth et il lui avait donné comme gage un anneau

qu’il reprendrait à son retour, disait-il.

Elle me montra l’anneau, qui ressemblait à s’y

méprendre à ceux qui soutenaient les rideaux de mon

lit, mais elle soutenait que celui-là était en or vierge.

Je lui demandai ce que ferait le chevalier s’il

rencontrait le pirate barbaresque.

Elle me répondit qu’il lui ferait sauter la tête de

dessus les épaules.

Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien trouver en elle ?

Cela dépassait mon intelligence.

Puis elle me dit que pendant son voyage à



34

destination de West Inch, elle avait été suivie par un

prince déguisé.

Je lui demandai à quoi elle avait reconnu que c’était

un prince.

Elle me répondit :

– À son déguisement.

Un autre jour, elle dit que son père composait une

énigme, que quand elle serait prête, il la mettrait dans

les journaux, et celui qui la devinerait aurait la moitié

de sa fortune et la main de sa fille.

Je lui dis que j’étais fort sur les énigmes, et qu’il

faudrait qu’elle me l’envoyât dès qu’elle serait prête.

Elle dit que ce serait dans la Gazette de Berwick, et

voulut savoir ce que je ferais d’elle quand je l’aurais

gagnée.

Je répondis que je la vendrais aux enchères, pour le

prix qu’on m’offrirait, mais ce soir-là elle ne voulut

plus conter d’histoires, car elle était très susceptible

dans certains cas.

Jim Horscroft était absent pendant le temps que la

cousine Edie passa chez nous.

Il revint la semaine même où elle partit, et je me

rappelle combien je fus surpris qu’il fit la moindre

question ou montrât quelque intérêt au sujet d’une



35

simple fillette.

Il me demanda si elle était jolie, et quand j’eus dit

que je n’y avais pas fait attention, il éclata de rire, me

qualifia de taupe, et dit qu’un jour ou l’autre j’ouvrirais

les yeux.

Mais il ne tarda pas à s’occuper de tout autre chose,

et je n’eus plus une pensée pour Edie, jusqu’au jour où

elle prit bel et bien ma vie entre ses mains et la tordit

comme je pourrais tordre cette plume d’oie.

C’était en 1813.

J’avais quitté l’école, et j’avais déjà dix-huit ans, au

moins quarante poils sur la lèvre supérieure, et

l’espérance d’en avoir bien davantage.

J’avais changé depuis mon départ de l’école.

Je ne m’adonnais plus aux jeux avec la même

ardeur.

Au lieu de cela il m’arrivait de rester allongé sur la

pente de la lande, du côté ensoleillé, les lèvres

entrouvertes, et regardant fixement devant moi, tout

comme le faisait souvent la cousine Edie.

Jusqu’alors je m’étais tenu pour satisfait, je trouvais

mon existence remplie, du moment que je pouvais

courir plus vite et sauter plus haut que mon prochain.

Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu



36

de chose !

Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste voûte du

ciel, puis je les portais sur la surface bleue de la mer.

Je sentais qu’il me manquait quelque chose, mais je

n’arrivais point à pouvoir dire ce qu’était cette chose.

Et mon caractère prit de la vivacité.

Il me semblait que tous mes nerfs étaient agacés.

Si ma mère me demandait de quoi je souffrais, ou

que mon père me parlât de mettre la main au travail, je

me laissais aller à répondre en termes si âpres, si amers

que depuis j’en ai souvent éprouvé du chagrin.

Ah ! on peut avoir plus d’une femme, et plus d’un

enfant, et plus d’un ami, mais on ne peut avoir qu’une

mère.

Aussi doit-on la ménager aussi longtemps, qu’on l’a.

Un jour, comme je rentrais en tête du troupeau, je

vis mon père assis, une lettre à la main.

C’était un événement fort rare chez nous, excepté

quand l’agent écrivait pour le terme.

En m’approchant de lui, je vis qu’il pleurait, et je

restai à ouvrir de grands yeux, car je m’étais toujours

figuré que c’était là une chose impossible à un homme.

Je le voyais fort bien à présent, car il avait à travers



37

sa joue pâlie une ride si profonde, qu’aucune larme ne

pouvait la franchir.

Il fallait qu’elle glissât de côté jusqu’à son oreille,

d’où elle tombait sur la feuille de papier.

Ma mère était assise près de lui et lui caressait la

main, comme elle caressait le dos du chat pour le

calmer.

– Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort.

Cette lettre vient de l’homme de loi. La chose est

arrivée subitement. Autrement on nous aurait écrit. Un

anthrax, dit-il, et un flux de sang à la tête.

– Ah ! Alors ses peines sont finies, dit ma mère.

Mon père essuya ses oreilles avec la nappe de la

table.

– Il a laissé toutes ses économies à sa fille, dit-il, et

si elle n’a pas changé, par Dieu, de ce qu’elle promettait

d’être, elle n’en aura pas pour longtemps. Vous vous

rappelez ce qu’elle disait, sous ce toit même, du thé trop

faible, et cela pour du thé à sept shillings la livre.

Ma mère hocha la tête et considéra les pièces de lard

suspendues au plafond.

– Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle

en aura assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec

nous, car ç’a été son dernier désir.



38

– Il faudra qu’elle paie son entretien, s’écria ma

mère avec âpreté.

Je fus fâché de l’entendre parler d’argent dans un tel

moment, mais après tout, si elle n’avait pas été aussi

âpre, nous aurions été jetés dehors au bout de douze

mois.

– Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd’hui même.

Jock, mon garçon, vous aurez la bonté de partir avec la

charrette pour Ayton, et d’attendre la diligence du soir.

Votre cousine Edie y sera, et vous pourrez l’amener à

West Inch.

Je me mis donc en route à cinq heures et quart avec

la Souter Johnnie, notre jument de quinze ans aux longs

poils, et notre charrette avec la caisse repeinte à neuf

qui ne nous servait que dans les grands jours.

La diligence apparut au moment même où j’arrivais,

et moi, comme un niais de jeune campagnard, sans

songer aux années qui s’étaient écoulées, je cherchais

dans la foule aux environs de l’auberge un bout de fille

en jupe courte arrivant à peine aux genoux.

Et comme je m’avançais obliquement, le cou tendu,

je me sentis toucher le coude, et me trouvai en face

d’une dame vêtue de noir, debout sur les marches, et

j’appris que c’était ma cousine Edie.

Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m’avait pas



39

touché, j’aurais pu passer vingt fois près d’elle sans la

reconnaître.

Ma parole, si Jim Horscroft m’avait alors demandé

si elle était jolie ou non, je n’aurais su que lui répondre.

Elle était brune, bien plus brune que ne le sont

ordinairement nos jeunes filles du border, et pourtant à

travers ce teint charmant, s’entrevoyait une nuance de

carmin pareille à la teinte plus chaude qu’on remarque

au centre d’une rose soufre.

Ses lèvres étaient rouges, exprimant la douceur et la

fermeté, mais dès ce moment même, je vis au premier

coup d’oeil flotter au fond de ses grands yeux une

expression de malice narquoise.

Elle s’empara de moi séance tenante, comme si

j’avais fait partie de son héritage. Elle allongea la main

et me cueillit.

Elle était en toilette de deuil, comme je l’ai dit, et

dans un costume qui me fit l’effet d’une mode

extraordinaire, et elle portait un voile noir qu’elle avait

écarté de devant sa figure.

– Ah ! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais

un accent maniéré qu’elle avait appris à la pension.

Non, non, nous sommes un peu trop grands pour

cela ?...

Cela, c’était parce que, avec ma sotte gaucherie,



40

j’avançais ma figure brune pour l’embrasser, comme je

l’avais fait la dernière fois que nous nous étions vus...

– Soyez bon garçon et donnez un shilling au

conducteur, qui a été extrêmement complaisant pour

moi pendant le trajet.

Je rougis jusqu’aux oreilles, car je n’avais en poche

qu’une pièce d’argent de quatre pence.

Jamais le manque d’argent ne me parut plus pénible

qu’à ce moment-là.

Mais elle me devina d’un simple regard, et aussitôt

une petite bourse en moleskine à fermoir d’argent me

fut glissée dans la main.

Je payai l’homme et allais rendre la bourse à Edie,

mais elle me força de la garder.

– Vous serez mon intendant, Jock, dit-elle en riant.

C’est là votre voiture, elle a l’air bien drôle. Mais où

vais je m’asseoir ?

– Sur le sac, dis-je.

– Et comment faire pour monter ?

– Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous

aiderai.

Je me hissai d’un saut, et je pris deux petites mains

gantées dans les miennes.





41

Comme elle passait par-dessus le côté de la carriole,

son haleine passa sur sa figure, une haleine douce et

chaude, et aussitôt s’effacèrent par lambeaux ces

langueurs vagues et inquiètes de mon âme.

Il me sembla que cet instant m’enlevait à moi-même

et faisait de moi un des membres de la race des

hommes.

Il ne fallut pour cela que le temps qu’il faut à un

cheval pour agiter sa queue, et pourtant un événement

s’était produit.

Une barrière avait surgi quelque part.

J’entrai dans une vie plus large et plus intelligente.

J’éprouvai tout cela sous une brusque averse, et

pourtant dans ma timidité, dans ma réserve, je ne sus

faire autre chose que d’égaliser le rembourrage du sac.

Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait à

grand bruit la direction de Berwick.

Tout à coup elle se mit à faire voltiger en l’air son

mouchoir.

– Il a ôté son chapeau, dit-elle, je crois qu’il a dû

être officier. Il avait l’air très distingué. Peut-être

l’avez-vous remarqué – un gentleman sur l’impériale,

très beau, avec un pardessus brun.

Je secouai la tête, et toute la joie qui m’avait envahi



42

fit place à une sotte mauvaise humeur.

– Ah ! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les

collines vertes, et la route brune et tortueuse ; elles sont

bien restées les mêmes qu’autrefois. Vous aussi, Jock,

je trouve que vous n’avez pas beaucoup changé.

J’espère que vos manières sont meilleures que jadis ;

vous ne chercherez pas à me mettre des grenouilles

dans le cou, n’est-ce pas ?

Rien qu’à cette idée, je sentis un frisson dans tout le

corps.

– Nous ferons tout notre possible pour vous rendre

heureuse à West Inch, dis-je en jouant avec le fouet.

– Assurément, c’est bien de la bonté de votre part

que d’accueillir une pauvre fille isolée, dit-elle.

– C’est bien de la bonté de votre part que de venir,

cousine Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien

monotone, je le crains, dis-je.

– Elle sera assez calme en effet, Jock, n’est-ce pas ?

Il n’y a pas beaucoup d’hommes par là-bas, autant qu’il

m’en souvient.

– Il y a le Major Elliott, à Corriemuir. Il vient passer

la soirée de temps à autre. C’est un brave vieux soldat,

qui a reçu une balle dans le genou, pendant qu’il servait

sous Wellington.





43

– Ah ! quand je parle d’hommes, je ne veux pas

parler des vieilles gens qui ont une balle dans le genou,

je parle de gens de notre âge, dont on peut se faire des

amis. À propos, ce vieux docteur si aigre, il avait un

fils, n’est ce pas ?

– Oh ! oui, c’est Jim Horscroft, mon meilleur ami.

– Est-il chez lui ?

– Non, il reviendra bientôt. Il fait encore ses études

à Édimbourg.

– Alors nous nous tiendrons mutuellement

compagnie jusqu’à son retour, Jock. Ah ! je suis bien

lasse, et je voudrais être arrivée à West Inch.

Je fis arpenter la route à la vieille Souter Johnnie,

d’une allure à laquelle elle n’a jamais marché ni avant,

ni depuis.

Une heure après, Edie était assise devant la table à

souper.

Ma mère avait servi non seulement du beurre, mais

encore de la gelée de groseilles qui, dans son assiette de

verre, scintillait à la lumière de la chandelle et faisait

fort bon effet.

Je n’eus pas de peine à m’apercevoir que mes

parents étaient tout aussi surpris que moi, du

changement qui s’était opéré en elle, mais qu’ils



44

l’étaient d’une autre façon que moi.

Ma mère était si impressionnée par l’objet en

plumes qu’elle lui vit autour du cou, qu’elle l’appelait

Miss Calder au lieu de Edie, et ma cousine, de son air

joli et léger, la menaçait du doigt toutes les fois qu’elle

se servait de ce nom.

Après le souper, quand elle fut allée se coucher, ils

ne purent parler d’autre chose que de son air et de son

éducation.

– Tout de même, pour le dire en passant, fit mon

père, elle n’a pas l’air d’avoir le coeur brisé par la mort

de mon frère.

Alors, pour la première fois, je me souvins qu’elle

n’avait pas dit un mot à ce sujet, depuis que nous nous

étions revus.









45

III





L’Ombre sur les eaux



Il ne fallut pas longtemps à la cousine Edie pour

régner souverainement à West Inch et pour faire de

nous tous, y compris mon père, ses sujets.

Elle avait de l’argent, et tant qu’elle voulait, bien

qu’aucun de nous ne sût combien.

Lorsque ma mère lui dit que quatre shillings par

semaine paieraient toutes ses dépenses, elle porta

spontanément la somme à sept shillings six pence.

La chambre du sud, la plus ensoleillée, et dont la

fenêtre était encadrée de chèvrefeuille, lui fut assignée,

et c’était merveille de voir les bibelots qu’elle avait

apportés de Berwick pour les y ranger.

Elle faisait le voyage deux fois par semaine, et

comme la carriole ne lui plaisait pas, elle loua le gig

d’Angus Whitehead, qui avait la ferme de l’autre côté

de la côte.

Et il était rare qu’elle revînt sans apporter quelque



46

chose pour l’un de nous ; une pipe de bois pour mon

père, un plaid des Shetlands pour ma mère, un livre

pour moi, un collier de cuivre pour Rob, notre collie.

Jamais on ne vit femme plus dépensière.

Mais ce qu’elle nous donna de meilleur, ce fut avant

tout sa présence.

Pour moi, cela changea entièrement l’aspect du

paysage.

Le soleil était plus brillant, les collines plus vertes et

l’air plus doux depuis le jour de sa venue.

Nos existences perdirent leur banalité, maintenant

que nous les passions avec une telle créature, et la

vieille et morne maison grise prit un tout autre aspect à

mes yeux depuis le jour où elle avait posé le pied sur le

paillasson de la porte.

Cela ne tenait point à sa figure, qui pourtant était des

plus attrayantes, non plus qu’à sa tournure, bien que je

n’aie vu aucune jeune fille qui pût rivaliser en cela avec

elle.

C’était son entrain, ses façons drôlement

moqueuses, sa manière toute nouvelle pour nous de

causer, le geste fier avec lequel elle rejetait sa robe ou

portait la tête en arrière.

Nous nous sentions aussi bas que la terre sous ses



47

pieds.

C’était enfin ce vif regard de défi, et cette bonne

parole qui ramenait chacun de nous à son niveau.

Mais non, pas tout à fait à son niveau.

Pour moi, elle fut toujours une créature lointaine et

supérieure.

J’avais beau me monter la tête et me faire des

reproches.

Quoi que je fisse, je n’arrivais pas à reconnaître que

le même sang coulait dans nos veines et qu’elle n’était

qu’une jeune campagnarde, comme je n’étais qu’un

jeune campagnard.

Plus je l’aimais, plus elle m’inspirait de crainte, et

elle s’aperçut de ma crainte longtemps avant de savoir

que je l’aimais.

Quand j’étais loin d’elle, j’éprouvais de l’agitation,

et pourtant lorsque je me trouvais avec elle, j’étais sans

cesse à trembler de crainte que quelque faute commise

en parlant ne lui causât de l’ennui ou ne la fâcha.

Si j’en avais su plus long sur le caractère des

femmes, je me serais peut-être donné moins de mal.

– Vous êtes bien changé de ce que vous étiez

autrefois, disait-elle en me regardant de côté par-

dessous ses cils noirs.



48

– Vous ne disiez pas cela lorsque nous nous sommes

vus pour la première fois, dis-je.

– Ah ! je parlais alors de l’air que vous aviez, et je

parle de vos manières d’aujourd’hui. Vous étiez si

brutal avec moi et si impérieux, et vous ne vouliez faire

qu’à votre tête, comme un petit homme que vous étiez.

Je vous revois encore avec votre tignasse emmêlée et

vos yeux pleins de malice. Et maintenant vous êtes si

douce, si tranquille. Vous avez le langage si prévenant !

– On apprend à se conduire, dis-je.

– Oh ! mais, Jock, je vous aimais bien mieux

comme vous étiez.

Eh bien, quand elle dit cela, je la regardai bien en

face, car j’aurais cru qu’elle ne m’avait jamais bien

pardonné la façon dont je la traitais d’ordinaire.

Que ces façons là plussent à tout autre qu’à une

personne évadée d’une maison de fous, voilà qui

dépassait tout à fait mon intelligence.

Je me rappelai le temps, où la surprenant sur le seuil

en train de lire, je fixais au bout d’une baguette

élastique de coudrier de petites boules d’argile, que je

lui lançais, jusqu’à ce qu’elle finît par pleurer.

Je me rappelai aussi qu’ayant pris une anguille dans

le ruisseau de Corriemuir, je la poursuivis, cette

anguille à la main, avec tant d’acharnement qu’elle finit



49

par se réfugier, à moitié folle d’épouvante, sous le

tablier de ma mère, et que mon père m’asséna sur le

trou de l’oreille un coup de bâton à bouillie qui

m’envoya rouler, avec mon anguille, jusque sous le

dressoir de la cuisine.

Voilà donc ce qu’elle regrettait ?

Eh bien, elle se résignerait à s’en passer, car ma

main se sécherait avant que je sois capable de

recommencer maintenant.

Mais je compris alors pour la première fois, tout ce

qu’il y a d’étrange dans la nature féminine, et je

reconnus que l’homme ne doit point raisonner à ce

propos, mais simplement se tenir sur ses gardes et

tâcher de s’instruire.

Nous nous trouvâmes enfin au même niveau, quand

elle dit qu’elle n’avait qu’à faire ce qui lui plaisait et

comme cela lui plaisait, et que j’étais aussi entièrement

à ses ordres que le vieux Rob était docile à mon appel.

Vous trouvez que j’étais bien sot de me laisser

mettre ainsi la tête à l’envers.

Je l’étais peut-être, mais il faut aussi vous rappeler

combien j’avais peu l’habitude des femmes, et que nous

nous rencontrions à chaque instant.

En outre, on ne trouve pas une femme comme celle-

là sur un million, et je puis vous garantir que celui-là



50

aurait eu la tête solide, qui ne se la serait pas laissé

mettre à l’envers par elle.

Tenez, voilà le Major Elliott.

C’était un homme qui avait enterré trois femmes et

qui avait figuré dans douze batailles rangées.

Eh bien ! Edie aurait pu le rouler autour de son doigt

comme un chiffon mouillé, elle qui sortait à peine de

pension.

Peu de temps après qu’elle fut venue, je le

rencontrai, comme il quittait West Inch, toujours

clopinant, mais le rouge aux joues, et avec une lueur

dans l’oeil qui le rajeunissait de dix ans.

Il tordait ses moustaches grises des deux côtés, de

façon à en avoir les pointes presque dans les yeux, et il

tendait sa bonne jambe avec autant de fierté qu’un

joueur de cornemuse.

Que lui avait-elle dit ?

Dieu le sait, mais cela avait fait dans ses veines

autant d’effet que du vin vieux.

– Je suis monté pour vous voir, mon garçon, dit-il,

mais il faut que je rentre à la maison. Toutefois ma

visite n’a pas été perdue, car elle m’a procuré

l’occasion de voir la belle cousine, une jeune personne

des plus charmantes, des plus attrayantes, mon garçon.



51

Il avait une façon de parler un peu formaliste, un

peu raide, et il se plaisait à intercaler dans ses propos

quelques bouts de phrases françaises qu’il avait

ramassés dans la Péninsule.

Il aurait continué à me parler d’Edie, mais je voyais

sortir de sa poche le coin d’un journal.

Je compris alors qu’il était venu, selon son habitude,

pour m’apporter quelques nouvelles.

Il ne nous en arrivait guère à West Inch.

– Qu’y a-t-il de nouveau, major ? demandai-je.

Il tira le journal de sa poche et le brandit.

– Les Alliés ont gagné une grande bataille, mon

garçon, dit-il. Je ne crois pas que Nap tienne bien

longtemps après cela. Les Saxons l’ont jeté par-dessus

bord, et il a subi un rude échec à Leipzig. Wellington a

franchi les Pyrénées et les soldats de Graham seront à

Bayonne d’ici à peu de temps.

Je lançai mon chapeau en l’air.

– Alors la guerre finira par cesser ? m’écriai-je.

– Oui, et il n’est que temps, dit-il en hochant la tête

d’un air grave. Ça a fait verser bien du sang. Mais ce

n’est guère la peine, maintenant, de vous dire ce que

j’avais dans l’esprit à votre sujet.

– De quoi s’agissait-il ?



52

– Eh bien, mon garçon, c’est que vous ne faites rien

de bon ici, et maintenant que mon genou reprend un

peu de souplesse, je pensais pouvoir rentrer dans le

service actif. Je me demandais s’il ne vous plairait pas

de voir un peu de la vie de soldat sous mes ordres.

À cette pensée mon coeur bondit.

– Ah ! oui, je le voudrais ! m’écriai-je.

– Mais il se passera bien six mois avant que je sois

en état de me présenter à l’examen médical, et, il y a

bien des chances pour que Boney soit mis en lieu sûr

avant ce délai.

– Puis il y a ma mère, dis-je. Je doute qu’elle me

laisse partir.

– Ah ! Eh bien, on ne le lui demandera pas cette

fois.

Et il s’éloigna en clopinant.

Je m’assis dans la bruyère, mon menton dans la

main, en tournant et retournant la chose en mon esprit

et suivant des yeux le major en son vieux habit brun,

avec un bout de plaid voltigeant par-dessus son épaule,

pendant qu’il grimpait la montée de la colline.

C’était une bien chétive existence, que celle de West

Inch, où j’attendais mon tour de remplacer mon père,

sur la même lande, au bord du même ruisseau, toujours



53

des moutons, et toujours cette maison grise devant les

yeux.

Et de l’autre côté, il y avait la mer bleue.

Ah, en voilà une vie pour un homme !

Et le major, un homme qui n’était plus dans la force

de l’âge, il était blessé, fini, et pourtant il faisait des

projets pour se remettre à la besogne alors que moi, à la

fleur de l’âge, je dépérissais parmi ces collines !

Une vague brûlante de honte me monta à la figure,

et je me levai soudain, plein d’ardeur de partir, et de

jouer dans le monde le rôle d’un homme.

Pendant deux jours, je ne fis que songer à cela.

Le troisième, il survint un événement qui condensa

mes résolutions, et aussitôt les dissipa, comme un

souffle de vent fait disparaître une fumée.

J’étais allé faire une promenade dans l’après-midi

avec la cousine Edie et Rob.

Nous étions arrivé au sommet de la pente qui

descend vers la plage.

L’automne tirait à sa fin.

Les herbes, en se flétrissant, avaient pris des teintes

de bronze, mais le soleil était encore clair et chaud.

Une brise venait du sud par bouffées courtes et



54

brûlantes et ridait de lignes courbes la vaste surface

bleue de la mer.

J’arrachai une brassée de fougère pour qu’Edie pût

s’asseoir. Elle s’installa de son air insouciant, heureuse,

contente, car de tous les gens que j’ai connus, il n’en fut

aucun qui aimait autant la chaleur et la lumière.

Moi, je m’assis sur une touffe d’herbe, avec la tête

de Rob sur mon genou.

Comme nous étions seuls dans le silence de ce

désert, nous vîmes, même en cet endroit, s’étendre sur

les eaux, en face de nous, l’ombre du grand homme de

là-bas qui avait écrit son nom en caractères rouges sur

toute la carte d’Europe.

Un vaisseau arrivait poussé par le vent.

C’était un vieux navire de commerce à l’aspect

pacifique, qui, peut-être avait Leith pour destination.

Il avait les vergues carrées et allait toutes voiles

déployées.

De l’autre côté, du nord-est, venaient deux grands

vilains bateaux, gréés en lougres, chacun avec un grand

mât et une vaste voile carrée de couleur brune.

Il était difficile d’avoir sous les yeux un plus joli

coup d’oeil que celui de ces trois navires qui

marchaient en se balançant, par une aussi belle journée.



55

Mais tout à coup partit d’un des lougres une langue

de flamme, et un tourbillon de fumée noire.

Il en jaillit autant du second.

Puis le navire riposta : rap, rap, rap !

En un clin d’oeil l’enfer avait, d’une poussée du

coude, écarté le ciel, et sur les eaux se déchaînaient la

haine, la férocité, la soif de sang.

Au premier coup de feu, nous nous étions relevés, et

Edie, toute tremblante, avait posé sa main sur mon bras.

– Ils se battent, Jock, s’écria-t-elle. Qui sont-ils ?

Qui sont-ils ?

Les battements de mon coeur répondaient aux coups

de canon, et tout ce que je pus dire, avec ma respiration

entrecoupée, ce fut :

– Ce sont deux corsaires français, des chasse-marée,

comme ils les appellent là-bas, c’est un de nos navires

de commerce, et aussi sûr que nous sommes mortels, ils

s’en empareront, car le major dit qu’ils sont toujours

pourvus de grosse artillerie et qu’ils sont aussi bourrés

d’hommes qu’il y a de nourriture dans un oeuf.

Pourquoi cet imbécile ne bat-il pas en retraite vers la

barre à l’embouchure de la Tweed ?

Mais il ne diminua pas un pouce de toile.

Il se balançait toujours de son air entêté, pendant



56

qu’une petite boule noire était hissée à la pointe de son

grand mât, et que le magnifique vieux drapeau

apparaissait tout à coup et ondulait à ses drisses.

Puis se fit entendre de nouveau le rap, rap, rap ! de

ses petits canons, suivi du boum ! boum ! des grosses

caronades qui armaient les baux du lougre.

Un instant plus tard, les trois navires formaient un

groupe.

Le navire-marchand oscilla comme un cerf avec

deux loups accrochés à ses hanches.

Tous trois ne formaient plus qu’une confuse masse

noire enveloppée dans la fumée, d’où pointaient çà et là

les vergues. D’en haut et du centre de ce nuage

partaient, comme l’éclair, de rouges langues de

flammes.

C’était un tapage si infernal de gros et de petits

canons, de cris de joie, de hurlements, que pendant bien

des semaines mes oreilles en tintèrent encore.

Pendant une heure d’horloge, le nuage poussé par

l’enfer se déplaça lentement sur les flots, et nous

restâmes là, le coeur saisi, à regarder le battement du

pavillon, nous écarquillant les yeux pour voir s’il était

toujours à sa place.

Puis, tout à coup, le vaisseau, plus fier, plus noir,

plus ferme que jamais, se remit en marche.



57

Quand la fumée se fut un peu dissipée, nous vîmes

un des lougres vacillant comme un canard qui tombe à

l’eau, avec une aile cassée, tandis que sur l’autre, on se

hâtait d’embarquer l’équipage avant qu’il ne coulât à

pic.

Pendant toute cette heure, toute ma vie avait été

concentrée dans la bataille.

Le vent avait emporté ma casquette, mais je n’y

avais pas pris garde.

Alors, le coeur débordant, je me tournai vers ma

cousine Edie, et rien qu’en la voyant je me retrouvai en

arrière de six ans.

Son regard avait repris sa fixité, ses lèvres étaient

entrouvertes, comme quand elle était toute petite, et ses

mains menues étaient jointes si fort que la peau luisait

aux poignets comme de l’ivoire.

– Ah ! ce capitaine ! dit-elle, en parlant à la bruyère

et aux buissons de genêts, quel homme fort, quelle

résolution ! Quelle est la femme qui ne serait pas fière

d’un tel mari ?

– Ah ! oui, il s’est bien conduit ! m’écriai-je avec

enthousiasme.

Elle me regarda. On eût dit qu’elle avait oublié mon

existence.





58

– Je donnerais un an de ma vie pour rencontrer un

pareil homme dit-elle, mais voilà où on en est quand on

habite la campagne. On n’y voit jamais d’autres gens

que ceux qui ne sont bons à rien faire de mieux.

Je ne sais si elle avait l’intention de me faire de la

peine, bien qu’elle ne se fit jamais beaucoup prier pour

cela, mais quelle que fût son intention, ses paroles me

donnèrent la même sensation que si elles avaient

traversé tout droit un nerf mis à nu.

– C’est très bien, cousine Edie, dis-je en m’efforçant

de parler avec calme, voilà qui achève de me décider.

J’irai ce soir m’enrôler à Berwick.

– Quoi ! Jock, vous voulez vous faire soldat ?

– Oui, si vous croyez que tout homme qui reste à la

campagne est nécessairement un lâche.

– Oh ! Jock, comme vous seriez beau en habit

rouge, comme vous avez meilleur air quand vous êtes

on colère. Je voudrais voir toujours vos yeux étinceler

ainsi. Comme cela vous va bien, comme cela vous

donne l’air d’un homme ! Mais j’en suis sûre, c’est

pour plaisanter, que vous parlez de vous faire soldat.

– Je vous ferai voir si je plaisante.

Puis, je traversai la lande en courant, et j’arrivai

ainsi à la cuisine, où ma mère et mon père étaient assis

de chaque côté de la cheminée.



59

– Mère, m’écriai-je, je pars me faire soldat.

Si je leur avais dit que je partais pour me faire

cambrioleur, ils n’auraient pas été plus atterrés, car en

ce temps-là, les campagnards méfiants et aisés

estimaient que le troupeau du sergent se composait

principalement des moutons noirs.

Mais, sur ma parole, ces bêtes noires ont rendu un

fameux service à leur pays.

Ma mère porta ses mitaines à ses yeux, et mon père

prit un air aussi sombre qu’un trou à tourbe.

– Non ! Jock, vous êtes fou, dit-il.

– Fou ou non, je pars.

– Alors vous n’aurez pas ma bénédiction.

– En ce cas je m’en passerai.

À ces mots ma mère jette un cri et me met ses bras

autour du cou.

Je vis sa main calleuse, déformée, pleine de noeuds

qu’y avait produits la peine qu’elle s’était donnés pour

m’élever, et cela me parla plus éloquemment que n’eût

pu faire aucune parole.

Je l’aimais tendrement mais j’avais la volonté aussi

dure que le tranchant d’un silex.

Je la forçai d’un baiser à se rasseoir ; puis je courus



60

dans ma chambre pour préparer mon paquet.

Il faisait déjà sombre, et j’avais à parcourir un long

trajet à pied.

Aussi me contentai-je de ramasser quelques effets.

Puis je me hâtai de partir. Au moment où j’allais mettre

le pied dehors par une porte de côté, quelqu’un me

toucha l’épaule.

C’était Edie, debout à la lueur du couchant.

– Sot enfant, dit-elle, vous n’allez vraiment point

partir ?

– Je ne partirai pas ? Vous allez le voir.

– Mais votre père ne le veut pas, votre mère non

plus.

– Je le sais.

– Alors pourquoi partir ?

– Vous devez bien le savoir.

– Pourquoi, enfin ?

– Parce que vous me faites partir.

– Je ne tiens pas à ce que vous partiez, Jock.

– Vous l’avez dit ; vous avez dit que les gens de la

campagne ne sont bons qu’à y rester. Vous tenez

toujours ce langage. Vous ne faites pas plus cas de moi

que de ces pigeons dans leur nid. Vous trouvez que je



61

ne suis rien du tout. Je vous ferai changer d’idée.

Tous mes griefs partaient en petits jets qui me

brûlaient les lèvres.

Pendant que je parlais, elle rougit, et me regarda de

son air à la fois railleur et caressant.

– Ah ! je fais si peu cas de vous ? dit-elle, et c’est

pour cette raison-là que vous partez ? Eh bien, Jock,

est-ce que vous resterez si... si je suis bonne pour vous ?

Nous étions face à face et fort près.

En un instant la chose fut faite.

Mes bras l’entourèrent.

Je lui donnai baisers sur baisers, sur la bouche, sur

les joues, sur les yeux.

Je la pressai contre mon coeur.

Je lui dis bien bas quelle était tout pour moi, tout, et

que je ne pouvais pas vivre sans elle.

Edie ne répondit rien, mais elle fut longtemps avant

de tourner la tête, et quand elle me repoussa en arrière,

elle n’y mit pas beaucoup d’effort.

– Oh ! vous êtes bien rude, vieux petit effronté, dit-

elle en tenant sa chevelure de ses deux mains. Comme

vous m’avez secouée, Jock, je ne me figurais pas que

vous seriez aussi hardi.



62

Mais j’avais tout à fait cessé de la craindre, et un

amour, dix fois plus ardent que jamais, bouillait dans

mes veines.

Je la ressaisis et l’embrassai comme si j’en avais eu

le droit.

– Vous êtes à moi, bien à moi, m’écriai-je. Je n’irai

pas à Berwick, je resterai ici et nous nous marierons.

Mais à ce mot de mariage, elle éclata de rire.

– Petit nigaud ! petit nigaud ! dit-elle en levant

l’index.

Puis, comme j’essayais de mettre de nouveau la

main sur elle, Edie me fit une jolie petite révérence et

rentra à la maison.









63

IV





Le choix de Jim



Et alors se passèrent ces six semaines qui furent une

sorte de rêve et le sont encore maintenant quand le

souvenir m’en revient.

Je vous ennuierais si je me mettais à vous conter ce

qui se passa entre nous.

Et pourtant comme c’était grave, quelle importance

décisive cela devait avoir sur notre destinée dès ce

temps-là !

Ses caprices, son humour sans cesse changeante,

tantôt vive, tantôt sombre comme une prairie au-

dessous de laquelle défilent des nuages ; ses colères

sans causes, ses brusques repentirs, qui tour à tour

faisaient déborder en moi la joie ou le chagrin.

Voilà ce qu’était ma vie : tout le reste n’était que

néant.

Mais il restait toujours dans les dernières

profondeurs de mes sentiments une inquiétude vague, la



64

peur d’être pareil à cet homme qui étendait la main pour

saisir l’arc-en-ciel, et celle que la véritable Edie Calder,

si près de moi qu’elle parût, était en réalité bien loin de

moi.

Elle était, en effet, bien malaisée à comprendre.

Elle l’était du moins pour un jeune campagnard à

l’esprit peu pénétrant, comme moi.

Car, si j’essayais de l’entretenir de mes véritables

projets, de lui dire qu’en prenant la totalité de

Corriemuir, nous pourrions ajouter à la somme

nécessaire pour ce surplus de fermage, un bénéfice de

cent bonnes livres, que cela nous permettrait d’ajouter

un salon à West Inch, et d’en faire une belle demeure

pour le jour de notre mariage, alors elle se mettait à

bouder, à baisser les yeux, comme si elle avait juste

assez de patience pour m’écouter.

Mais si je la laissais s’abandonner à ses rêves sur ce

que je pouvais devenir, sur la trouvaille fortuite d’un

document prouvant que j’étais le véritable héritier du

laird, ou bien si, sans cependant m’engager dans

l’armée, chose dont elle ne voulait pas entendre parler,

elle me voyait devenir un grand guerrier, dont le nom

serait dans la bouche de tous, alors elle était aussi

charmante qu’une journée de mai.

Je me prêtais de mon mieux à ce jeu, mais il finissait



65

toujours par m’échapper un mot malheureux pour

prouver que j’étais toujours Jock Calder de West Inch,

tout court, et alors la bouderie de ses lèvres exprimait

de nouveau le peu de cas qu’elle faisait de moi.

Nous vivions ainsi, elle dans les nuages, moi terre à

terre, et si la rupture n’était pas arrivée d’une manière,

elle le serait d’une autre.

La Noël était passée, mais l’hiver avait été doux.

Il avait fait juste assez froid pour qu’on pût marcher

sans danger dans les tourbières.

Edie était sortie par une belle matinée, et elle était

rentrée pour déjeuner avec les joues rouges

d’animation.

– Est-ce que votre ami le fils du docteur est revenu,

Jock ? dit-elle.

– J’ai entendu dire qu’on l’attend.

– Alors c’est sans doute lui que j’ai rencontré sur la

lande.

– Quoi ! vous avez rencontré Jim Horscroft ?

– Je suis sûre que ce doit être lui. Un gaillard de

tournure superbe, – un héros, – avec une chevelure

noire et frisée, le nez court et droit, et des yeux gris. Il a

des épaules comme une statue, et pour la taille, Jock, je

crois bien que votre tête atteindrait tout juste à son



66

épingle de cravate.

– Je vais jusqu’à son oreille, Edie, m’écriai-je avec

indignation. Du moins, si c’était bien Jim ! Est-ce qu’il

avait au coin de la bouche une pipe en bois brun ?

– Oui, il fumait ; il était habillé de gris et il avait une

belle voix forte et grave.

– Ha ! Ho ! vous lui avez parlé, dis-je.

Elle rougit légèrement, comme si elle en avait dit

plus long qu’elle ne voulait.

– Je me dirigeais vers un endroit où le sol était un

peu mou, et il m’a avertie.

– Ah ! oui ce doit être le bon vieux Jim, dis-je, voilà

des années qu’il devrait avoir son doctorat, s’il avait eu

autant de cervelle que de biceps. Oui, pardieu, le voilà

mon homme en chair et en os.

Je l’avais vu par la fenêtre de la cuisine, et je

m’élançai à sa rencontre, tenant à la main mon beignet

entamé.

Il courut, lui aussi, au devant de moi, me tendant sa

grosse main et les yeux brillants.

– Ah ! Jock, s’écria-t-il, c’est un vrai plaisir de vous

revoir. Il n’est pas d’amis comme les vieux amis.

Mais soudain il coupa court à ses propos et regarda

par-dessus mon épaule, avec de grands yeux.



67

Je me retournai.

C’était Edie, avec un sourire joyeux et moqueur, qui

était debout sur le seuil.

Comme je fus fier d’elle et de moi aussi, en la

regardant !

– Voici ma cousine, Jim, Miss Edie Calder, dis-je.

– Vous arrive-t-il souvent de vous promener avant le

déjeuner, M. Horscroft ? demanda-t-elle, toujours avec

ce sourire futé.

– Oui, dit-il en la regardant de tous ses yeux.

– Moi aussi, et presque toujours je vais par là-bas,

dit-elle. Mais, dites-moi, Jock, vous n’êtes guère

empressé à recevoir votre ami. Si vous ne lui faites pas

les honneurs de la maison, il faudra que je m’en charge

à votre place pour en sauver la réputation.

Au bout de quelques minutes, nous étions avec les

vieux, et Jim s’attablait devant son assiette de potage.

Il disait à peine un mot et restait toujours la cuillère

en l’air à contempler Edie.

Elle ne fit que lui lancer de petites oeillades.

Il me sembla qu’elle se divertissait de le voir aussi

timide et qu’elle faisait de son mieux pour l’encourager

par ses propos.





68

– Jock me disait que vous faisiez vos études pour

devenir docteur, dit-elle, mais comme cela doit être

difficile, et qu’il doit falloir de temps pour acquérir les

connaissances nécessaires !

– Cela me prend en effet beaucoup de temps, dit

piteusement Jim, mais j’en viendrai à bout tout de

même.

– Ah ! vous êtes brave ! Vous êtes résolu, vous fixez

votre regard sur un but et vous vous dirigez vers lui.

Rien ne peut vous arrêter.

– Vraiment, je n’ai pas de quoi me vanter, dit-il.

Plus d’un qui a commencé avec moi a déjà sa plaque à

sa porte, alors que je ne suis encore qu’un étudiant.

– C’est que vous êtes modeste, monsieur Horscroft.

On dit que les gens les plus braves sont aussi les plus

modestes. Mais aussi, quand vous avez atteint votre but,

quelle gracieuse carrière ! Vous portez la guérison

partout où vous allez. Vous rendez la force à ceux qui

souffrent. Vous avez pour unique but le bien de

l’humanité.

L’honnête Jim se démenait sur sa chaise, en

entendant ces mots.

– Je n’ai pas des mobiles aussi élevés, je le crains

bien, Miss Calder, dit-il. Je songe à gagner ma vie, à

continuer la clientèle de mon père. Voilà ce que je vise,



69

et si j’apporte la guérison d’une main, je tendrai l’autre

pour recevoir une pièce d’une couronne.

– Comme vous êtes franc et sincère ! s’écria-t-elle.

Et cela continua ainsi : elle le couvrait de toutes les

vertus, arrangeait adroitement son langage de façon à

l’encourager à entrer dans son rôle, et s’y prenait de la

manière que je connaissais si bien.

Avant qu’il fût subjugué, je pus voir qu’il avait la

tête toute bourdonnante de l’éclat de sa beauté et de ses

propos engageants.

Je frissonnais d’orgueil à penser quelle haute idée il

aurait de ma parenté.

– N’est-ce pas qu’elle est belle, Jim ? lui dis-je, sans

pouvoir m’en empêcher, au moment où nous fûmes sur

le seuil, et pendant qu’il allumait sa pipe pour retourner

chez lui.

– Belle ! s’écria-t-il. Mais je n’ai jamais vu son

égale.

– Nous devons nous marier, dis-je.

Sa pipe tomba de sa bouche et il me regarda

fixement.

Puis il ramassa sa pipe et s’éloigna sans mot dire.

Je croyais qu’il reviendrait, mais je me trompais.





70

Je le suivis des yeux bien loin sur la lande. Il

marchait la tête penchée sur la poitrine.

Mais je n’étais pas près de l’oublier ! La cousine

Edie eut cent questions à me faire au sujet de ses années

d’adolescence, de sa vigueur, des femmes qu’il devait

connaître probablement : elle n’en savait jamais assez.

Puis j’eus de ses nouvelles une seconde fois, dans la

journée, mais d’une façon moins agréable.

Ce fut par mon père, qui rentra le soir, ne faisant que

parler du pauvre Jim.

Le pauvre Jim avait passé tout ce temps à boire.

Dès midi, étant gris, il était descendu aux coteaux de

Westhouse, pour se battre avec le champion gipsy et on

n’était pas certain que l’homme passât la nuit.

Mon père avait rencontré Jim sur la grande route,

terrible comme un nuage chargé de foudre, et prêt à

insulter le premier qui passait.

– Mon Dieu ! dit le vieillard, il se fera une belle

clientèle, s’il commence à rompre les os aux gens.

La cousine Edie ne fit que rire de tout cela, et j’en

ris pour faire comme elle, mais je ne trouvais rien de

bien plaisant dans la nouvelle.

Le surlendemain, je me rendais à Corriemuir par le

sentier des moutons quand je rencontrai Jim en



71

personne, qui marchait à grands pas.

Mais ce n’était plus le gros gaillard plein de

bonhomie qui avait partagé notre soupe l’autre matin.

Il n’avait ni col, ni cravate. Son gilet était défait, ses

cheveux emmêlés, sa figue toute brouillée, comme celle

d’un homme qui a passé la nuit à boire.

Il tenait un bâton de frêne, dont il se servait pour

cingler les genêts de chaque côté du sentier.

– Eh bien, Jim, dis-je.

Mais il me jeta un de ces regards que je lui avais vus

plus d’une fois à l’école, quand il avait le diable au

corps, qu’il se savait dans son tort et mettait toute sa

volonté à s’en tirer à force d’effronterie.

Il ne me répondit pas un mot. Il me dépassa sur le

sentier étroit et s’éloigna d’un pas incertain, toujours en

brandissant son bout de frêne et abattant les

broussailles.

Ah ! certes, je ne lui en voulais pas.

J’étais fâché, très fâché, voilà tout.

Certes, je n’étais point aveugle au point de ne point

voir ce qui se passait.

Il était amoureux d’Edie, et il ne pouvait se faire à

l’idée qu’elle serait à moi.





72

Pauvre garçon, que pouvait-il y faire ?

Peut-être qu’à sa place je me serais conduit comme

lui.

Il y avait eu un temps où je m’étonnais qu’une jeune

fille pût ainsi mettre à l’envers la tête d’un homme plein

de force, mais j’en savais maintenant davantage.

Il se passa quinze jours sans que je visse Jim

Horscroft, puis arriva cette journée de jeudi qui devait

changer le cours de toute mon existence.

Ce jour-là, je me réveillai de bonne heure, avec ce

petit frisson de joie, si exquis au moment où l’on ouvre

les yeux.

La veille, Edie avait été plus charmante que

d’ordinaire.

Je m’étais endormi en me disant qu’après tout, je

pouvais bien avoir mis la main sur l’arc-en-ciel, et que

sans se faire des imaginations, sans se monter la tête,

elle commençait à éprouver de l’affection pour le

simple, le grossier Jock Calder, de West Inch.

C’était cette même pensée, qui, restée en mon coeur,

était cause de ce petit gazouillement matinal de joie.

Puis je me rappelai qu’en me dépêchant, je serais

prêt pour sortir avec elle, car elle avait l’habitude

d’aller se promener dès le lever du soleil.



73

Mais j’étais arrivé trop tard.

Quand je fus devant sa porte, je trouvai celle-ci

entrouverte, et la chambre vide.

« Bon, me dis-je, du moins je la rencontrerai, peut-

être, et nous reviendrons ensemble. »

Du haut de la côte de Corriemuir, on voit tout le

pays d’alentour ; donc, prenant mon bâton, je partis

dans cette direction.

La journée était claire, mais froide, et le ressac

faisait entendre son grondement sonore, bien que depuis

plusieurs jours il n’y eût point eu de vent dans notre

région.

Je montai le raide sentier en zigzag, respirant l’air

léger et vif du matin, et je sifflotais en marchant, et je

finis par arriver, un peu essoufflé, parmi les genêts du

sommet.

En jetant les yeux vers la longue pente de l’autre

versant, je vis la cousine Edie, ainsi que je m’y

attendais, et je vis Jim Horscroft qui marchait côte à

côte avec elle.

Ils n’étaient pas bien loin, mais ils étaient trop

occupés l’un de l’autre pour me voir.

Elle allait lentement, la tête penchée, de ce petit air

espiègle que je connaissais si bien.



74

Elle détournait ses yeux de lui, et jetait un mot de

temps à autre.

Il marchait près d’elle, la contemplant, et baissant la

tête, dans l’ardeur de son langage.

Puis, à quelque propos qu’il lui tint, elle lui posa une

main caressante sur le bras. Lui, ne se contenant plus, la

saisit, la souleva et l’embrassa à plusieurs reprises.

À cette vue, je me sentis incapable de crier, de faire

un mouvement. Je restai immobile, le coeur lourd

comme du plomb, l’air d’un cadavre, les yeux fixés sur

eux.

Je la vis lui mettre la main sur l’épaule, et accueillir

les baisers de Jim avec autant de faveur que les miens.

Puis il la remit à terre.

Je reconnus que cette scène avait été celle de leur

séparation, car s’ils avaient fait seulement cent pas de

plus, ils se seraient trouvés à portée d’être vus des

fenêtres du haut de la maison.

Elle s’éloigna à pas lents, et il resta là pour la suivre

des yeux.

J’attendis qu’elle fût à quelque distance. Alors je

descendis, mais mon saisissement était tel, que j’étais à

peine à une longueur de main de lui quand il passa près

de moi.



75

Il essaya de sourire, et ses yeux rencontrèrent les

miens.

– Ah ! Jock ! dit-il, déjà sur pied.

– Je vous ai vu, dis-je d’une voix entrecoupée.

Ma gorge était devenue si sèche que je parlais du

ton d’un homme qui a une angine.

– Ah ! vraiment ! dit-il.

Puis il sifflota un instant.

– Eh bien, sur ma vie, je n’en suis pas fâché. Je

comptais aller à West Inch aujourd’hui même, pour

m’expliquer avec vous. Mieux vaut qu’il en soit ainsi

peut-être.

– Le bel ami que vous faites ! dis-je.

– Allons, voyons, soyez raisonnable, Jock, dit-il en

mettant ses mains dans ses poches et se dandinant.

Laissez-moi vous dire où nous en sommes. Regardez-

moi dans les yeux et vous verrez que je ne vous mens

pas. Voici ce qu’il y a. J’ai déjà rencontré Edie... c’est à

dire Miss Calder, le matin de mon arrivée, et il y avait

certains détails qui m’ont fait supposer qu’elle était

libre, et dans cette conviction, j’ai laissé mon esprit se

lancer à sa poursuite. Puis vous avez dit qu’elle n’était

pas libre, qu’elle était votre fiancée, et ce fût le coup le

plus dur que j’aie reçu depuis longtemps. Cela m’a mis



76

complètement hors de moi. J’ai passé des jours à faire

des sottises, et c’est par un hasard heureux que je ne

suis pas dans la prison de Berwick. Puis, le hasard me

l’a fait rencontrer une seconde fois – sur mon âme,

Jock, – ce fut pour moi le hasard – et quand je lui parlai

de vous, cette idée la fit rire. C’étaient affaires entre

cousin et cousine, disait-elle, mais quant à n’être pas

libre, et à ce que vous fussiez pour elle plus qu’un ami,

c’étaient des bêtises. Ainsi vous le voyez, Jock, je

n’étais pas tant à blâmer que cela, après tout, d’autant

plus qu’elle m’a promis de vous faire voir par sa

conduite envers vous, que vous vous étiez mépris en

croyant avoir un droit quelconque sur elle. Vous avez

dû remarquer qu’elle vous a à peine dit un mot pendant

ces deux dernières semaines.

J’éclatai d’un rire amer.

– Hier soir, pas plus tard, fis-je, elle m’a dit que

j’étais le seul homme au monde qu’elle pouvait jamais

prendre le parti d’aimer.

Jim Horscroft me tendit une main cordiale, me la

mit sur l’épaule et avança sa tête pour regarder dans

mes yeux.

– Jock Calder, dit-il, je ne vous ai jamais entendu

proférer un mensonge. Vous n’êtes pas en train de jouer

double jeu, n’est-ce pas ? Vous êtes de bonne foi,

maintenant. Entre vous et moi, nous agissons

77

franchement, d’homme à homme ?

– C’est la vérité de Dieu, dis-je.

Il resta à me considérer, la figure contractée, comme

celle d’un homme en qui se livre un rude combat

intérieur.

Deux longues minutes se passèrent avant qu’il

parlât.

– Voyons, Jock, dit il, cette femme-là se moque de

nous deux. Vous entendez, l’ami, elle se moque de nous

deux. Elle vous aime à West Inch, elle m’aime sur la

lande, et dans son coeur de diablesse, elle se soucie

autant de nous deux que d’une fleur d’ajonc. Serrons-

nous la main, mon ami, et envoyons au diable

l’infernale coquine.

Mais c’était trop me demander.

Au fond du coeur, il m’était impossible de la

maudire, plus impossible encore de rester impassible à

écouter un autre mal parler d’elle. Non, quand même

cet autre eût été mon plus vieil ami.

– Pas de gros mots, m’écriai-je.

– Ah ! vous me donnez mal au coeur avec vos

propos bénins. Je l’appelle du nom qu’elle devrait

porter.

– Ah ! vraiment ? dis-je en ôtant mon habit.



78

Attention, Jim Horscroft, si vous dites encore un mot

contre elle, je vous le ferai rentrer dans la gorge,

fussiez-vous aussi gros que le château de Berwick.

Il retroussa les manches de son habit jusqu’au

coude. Ce fut pour les rabattre lentement.

– Ne faites pas le sot, Jock, dit-il. Soixante quatre

livres de poids et cinq pouces de taille, c’est une

différence qui ne peut se compenser pour personne au

monde. Deux vieux amis qui se prennent corps à corps

pour une... Non, je ne le dirai pas. Ah ! par le Seigneur,

n’a-t-elle pas de l’aplomb pour dix ?

Je me retournai.

Elle était là, à moins de vingt yards de nous, l’air

aussi calme, aussi indifférent que nous paraissions

emportés, fiévreux.

– J’étais tout près de la maison, dit-elle, quand je

vous ai vus parler avec animation. Aussi je suis revenue

sur mes pas pour savoir de quoi il s’agissait.

Horscroft fit quelques pas en courant, et la saisit par

le poignet.

Elle jeta un cri en voyant sa physionomie, mais il la

tira jusqu’à l’endroit où j’étais resté.

– Eh bien, Jock, voilà assez de sottises comme cela,

dit-il. La voici, lui demanderons-nous de déclarer lequel



79

de nous elle préfère ? Elle ne pourra pas nous tricher,

maintenant que nous sommes tous deux ici ?

– J’y consens, répondis-je.

– Et moi aussi, si elle se prononce en votre faveur, je

vous jure que je ne tournerai pas seulement un oeil de

son côté. En ferez-vous autant pour moi ?

– Oui, je le ferai.

– Eh bien alors, faites attention, vous ! Nous voici

deux honnêtes gens et amis, nous ne nous mentons

jamais, et maintenant nous connaissons votre double

jeu. Je sais ce que vous avez dit hier soir. Jock sait ce

que vous avez dit aujourd’hui. Vous le voyez ;

maintenant parlez carrément, sans détour. Nous voici

devant vous : prononcez-vous une bonne fois pour

toutes. Lequel est-ce de Jock ou de moi ?

Vous croyez peut-être la demoiselle accablée de

confusion.

Loin de là, ses yeux brillaient de joie.

Je parierais volontiers que jamais de sa vie elle ne

fut plus fière.

Pendant qu’elle promenait ses yeux de l’un à l’autre

de nous, sa figure éclairée par le froid soleil du matin,

elle avait l’air plus charmante que jamais.

Jim était aussi de cet avis, j’en suis sûr, car il lâcha



80

son poignet, et l’expression de dureté de sa

physionomie l’adoucit.

– Allons, Edie, lequel sera-ce ?

– Sots gamins ! s’écria-t-elle, se chamailler ainsi !

Cousin Jock, vous savez combien j’ai d’affection pour

vous.

– Eh bien, alors, allez avec lui, dit Horscroft.

– Mais je n’aime que Jim. Il n’y a personne que

j’aime autant que Jim.

Elle se laissa aller amoureusement vers lui et posa sa

joue contre le coeur de Jim.

– Vous voyez, Jock, dit-il en regardant par-dessus

l’épaule d’Edie.

Je voyais.

Je rentrai à West Inch, transformé en un tout autre

homme.









81

V





L’homme d’outre-mer



Je n’étais point homme à rester assis et geignant

près d’une cruche cassée.

Quand il n’y a pas moyen de la raccommoder, le

rôle qui convient à un homme c’est de n’en plus parler.

Pendant des semaines j’eus le coeur endolori, et

j’avoue qu’il l’est encore un peu, quand j’y pense, après

tant d’années et un heureux mariage. Mais je me donnai

l’air de prendre bravement la chose, et avant tout, je tins

la promesse que j’avais faite le jour de la promenade

sur la côte.

Je fus pour elle un frère, rien de plus.

Pourtant il m’arriva plus d’une fois de me sentir

dans la nécessité de tirer durement sur le mors.

Même alors elle tournait autour de moi, avec ses

façons câlines, ses histoires que Jim était bien rude avec

elle, et combien elle avait été heureuse au temps où

j’étais bien disposé pour elle.



82

Il lui fallait parler ainsi : elle avait cela dans le sang,

et ne pouvait agir autrement.

Mais, presque tout le reste du temps, Jim et elle

étaient fort heureux.

Dans tout le pays on disait que le mariage aurait lieu

dès qu’il serait reçu docteur.

Alors il viendrait passer quatre nuits par semaine à

West Inch avec nous.

Mes parents en étaient contents et je faisais de mon

mieux pour être content de mon côté.

Il y eut peut-être un peu de froideur entre lui et moi

dans les commencements.

Ce n’était plus de lui à moi cette vieille amitié de

camarades d’école. Mais plus tard, quand la douleur fut

passée, il me semble qu’il avait agi avec franchise, et

que je n’avais pas de juste motif pour me plaindre de

lui.

Nous étions donc restés amis, jusqu’à un certain

point.

Il avait oublié toute sa colère contre elle. Il eût baisé

l’empreinte laissée par ses souliers dans la boue.

Nous faisions souvent ensemble, lui et moi, de

longues promenades. C’est de l’une de ces courses que

je me propose de vous parler.



83

Nous avions dépassé Brampton House et contourné

le bouquet de pins qui abrite contre le vent de mer la

maison du Major Elliott.

On était alors au printemps.

La saison était en avance, de sorte qu’à la fin d’avril

les arbres étaient déjà bien en feuilles.

Il faisait aussi chaud qu’en un jour d’été.

Aussi fûmes-nous extrêmement surpris de voir un

immense brasier grondant sur la pelouse qui s’étendait

devant la porte du Major.

Il y avait là la moitié d’un pin, et les flammes

jaillissaient jusqu’à la hauteur des fenêtres de la

chambre à coucher.

Jim et moi nous ouvrions de grands yeux, mais nous

fûmes bien autrement stupéfaits de voir le major sortir,

un grand pot d’un quart à la main, suivi de sa soeur,

vieille dame qui dirigeait son ménage, de deux des

bonnes, et toute la troupe gambader autour du feu.

C’était un homme très doux, tranquille, comme on

le savait dans tout le pays, et voilà qu’il se prenait le

rôle du vieux Nick à la danse du Sabbat, qu’il tournait

en clopinant et brandissant sa pinte au-dessus de sa tête.

Nous arrivâmes au pas de course.

Il n’en mit que plus d’entrain à l’agiter, quand il



84

nous vit approcher.

– La paix ! braillait-il ! Hourra ! mes enfants, la

paix !

À ces mots, nous nous mîmes aussi à danser et

chanter, car depuis si longtemps, que nous en avions

perdu le souvenir, on ne parlait que de guerre.

On était excédé ; l’ombre avait plané si longtemps

au-dessus de nous, que nous étions tout étonnés de

sentir qu’elle avait disparu.

Vraiment c’était un peu trop fort à croire, mais le

major dissipa nos doutes par son dédain.

– Mais oui, mais oui, c’est vrai, s’écria-t-il en

s’arrêtant, et appuyant la main sur son côté. Les Alliés

ont occupé Paris. Boney a jeté le manche après la

cognée, et tous ses hommes jurent fidélité à Louis

XVIII.

– Et l’Empereur ? demandai-je, est-ce qu’on

l’épargnera ?

– Il est question de l’envoyer à l’île d’Elbe, où il

sera hors d’état de nuire. Mais ses officiers ! Il en est

qui ne s’en tireront pas à aussi bon compte. Il a été

commis pendant ces derniers vingt ans des actes qui

n’ont point été oubliés, et il y a encore quelques vieux

comptes à régler. Mais c’est la Paix ! la Paix.





85

Et il se remit à ses gambades, le pot en main, autour

de son feu de joie.

Nous passâmes quelques instants avec le major.

Puis nous descendîmes, Jim et moi, vers la plage, en

causant de cette grande nouvelle et de ce qui s’en

suivrait.

Il savait peu de choses.

Moi je ne savais presque rien ; mais nous ajustâmes

tout cela, nous dîmes que les prix de toutes choses

baisseraient, que nos braves gaillards reviendraient au

pays, que les navires iraient où ils voudraient en

sécurité, que nous démolirions tous les signaux de feu

établis sur la côte, car désormais nul ennemi n’était à

craindre.

Tout en causant, nous nous promenions sur le sable

blanc et ferme, et nous regardions l’antique Mer du

Nord.

Et Jim, qui allait à grands pas près de moi, si plein

de santé et d’ardeur, il ne se doutait guère qu’à ce

moment même il avait atteint le point culminant de son

existence, et que désormais il ne cesserait de descendre

la pente.

Il flottait sur la mer une légère buée, car les

premières heures de la matinée avaient été très

brumeuses et le soleil n’avait pas tout dissipé.



86

Comme nos regards se portaient vers la mer, nous

vîmes tout à coup émerger du brouillard la voile d’un

petit bateau, qui arrivait du côté de la terre en se

balançant.

Un seul homme était assis à la manoeuvre, et le

bateau louvoyait comme si l’homme avait de la peine à

se décider pour atterrir sur la plage ou s’éloigner.

À la fin, comme si notre présence lui eût fait prendre

son parti, il piqua droit vers nous, et sa quille se froissa

contra les galets, juste à nos pieds.

Il laissa tomber sa voile, sauta dehors, et traîna

l’avant sur la plage.

– Grande-Bretagne, je crois ? dit-il en faisant

promptement demi-tour pour s’adresser à nous.

C’était un homme de taille un peu au-dessus de la

moyenne, mais d’une maigreur excessive.

Il avait les yeux perçants, très rapprochés, entre

lesquels se dressait un nez long et tranchant, au-dessus

d’un buisson de moustache brune aussi raide, aussi dure

que celle d’un chat.

Il était vêtu fort convenablement, d’un costume brun

à boutons de cuivre, et chaussé de grandes bottes que

l’eau de mer avait durcies et rendues fort rugueuses.

Il avait la figure et les mains d’un teint si foncé



87

qu’on aurait pu le prendre pour un Espagnol, mais

quand il leva son chapeau pour nous saluer, nous vîmes

que son front était très blanc et que la nuance si foncée

de son teint n’était que superficielle.

Il nous regarda alternativement et dans ses yeux gris

il y avait un je ne sais quoi que je n’avais jamais vu

jusqu’alors. La question ainsi faite était facile à

comprendre, mais on eût dit qu’il y avait derrière elle

une menace, on eût dit qu’il comptait sur la réponse

comme sur une obligation et non comme sur une

faveur.

– Grande-Bretagne ? demanda-t-il encore, en

frappant vivement de sa botte sur les galets.

– Oui, dis-je, pendant que Jim éclatait de rire.

– Angleterre ? Écosse ?

– Écosse, mais c’est l’Angleterre de l’autre côté de

ces arbres, là-bas.

– Bon, je sais où je suis, maintenant ! Je me suis

trouvé dans le brouillard sans boussole pendant près de

trois jours, et je ne m’attendais plus à revoir la terre.

Il parlait l’anglais très couramment, mais de temps à

autre avec des tournures étranges de phrases.

– Alors d’où venez-vous ? demanda Jim.

– J’étais dans un navire qui a fait naufrage, dit-il



88

brièvement. Quelle est cette ville, par là-bas ?

– C’est Berwick.

– Ah ! très bien ! Il faut que je reprenne des forces

avant d’aller plus loin.

Il se tourna vers le bateau, mais en faisant ce

mouvement, il vacilla fortement, et il serait tombé s’il

n’avait pas saisi la proue.

Il s’y assit, regarda autour de lui, la figure fort

rouge, et les yeux flambants comme ceux d’une bête

sauvage.

– Voltigeurs de la garde ! cria-t-il d’une voix qui

avait la sonorité d’un coup de clairon, puis de

nouveau... Voltigeurs de la garde !

Il agita son chapeau au-dessus de sa tête, et

brusquement, la tête en avant, il s’abattit, tout

recroquevillé, en un tas brun, sur le sable.

Jim Horscroft et moi, nous restions là stupéfaits à

nous regarder.

L’arrivée de cet homme avait été si étrange, ainsi

que ses questions, et ce brusque incident !

Nous le prîmes chacun par une épaule et l’étendîmes

sur le dos.

Il était ainsi allongé, avec son nez proéminent, sa

moustache de chat, mais les lèvres exsangues, la



89

respiration si faible, qu’elle eût à peine agité une plume.

– Il se meurt, Jim, m’écriai je.

– Oui, il meurt de faim et de soif ; il n’y a pas une

miette de pain dans le bateau. Peut-être y a-t-il quelque

chose dans le sac ?

Il s’élança et rapporta un sac noir en cuir.

Avec un grand manteau bleu, c’était les seuls objets

qui se trouvassent dans le bateau.

Le sac était fermé, mais Jim l’ouvra en un instant ; il

était à moitié plein de pièces d’or.

Ni lui ni moi nous n’en avions jamais vu autant,

non, pas même la dixième partie.

Il devait y en avoir des centaines ; c’étaient des

souverains anglais tout brillants, tout neuf.

À vrai dire, cette vue nous avait si fortement

intéressés que nous ne songions plus du tout à leur

possesseur jusqu’au moment où il nous rappela près de

lui par une plainte.

Il avait les lèvres plus bleues que jamais. Sa

mâchoire inférieure retombait, ce qui me permit de voir

sa bouche ouverte et ses rangées de dents blanches

comme les dents de loup.

– Mon dieu ! il passe ! cria Jim. Par ici, Jock, courez

au ruisseau, et rapportez de l’eau dans votre chapeau.



90

Vite, l’ami, ou il est perdu. En attendant, je défais ses

vêtements.

Je partis en courant, et je revins au bout d’une

minute, rapportant autant d’eau qu’il pouvait en tenir

dans mon Glengarry.

Jim avait déboutonné l’habit et la chemise de

l’homme.

Nous répandîmes de l’eau sur lui et nous en fîmes

pénétrer quelques gouttes entre les lèvres.

Cela produisit un bon effet, car après deux ou trois

fortes inspirations, il se mit sur son séant et se frotta

lentement les yeux, comme un homme qui sort d’un

sommeil profond.

Mais, à ce moment-là, ce n’était point sa figure que

Jim et moi nous considérions ; c’était sa poitrine

découverte.

On y voyait deux enfoncements profonds et rouges,

l’un juste au-dessous de la clavicule et l’autre à peu

près au milieu du côté droit.

La peau de son corps était extrêmement blanche

jusqu’à la ligne brune du cou. Aussi les trous froncés et

rouges n’en apparaissaient-ils que plus nettement sur la

teinte générale.

D’en haut je pus voir qu’il y avait une dépression



91

correspondante dans la dos à un endroit, mais qu’il n’y

en avait point pour l’autre.

Si dépourvu d’expérience que je fusse, je pouvais

dire ce que cela signifiait.

Deux balles avaient pénétré dans sa poitrine. L’une

d’elles l’avait traversée ; l’autre y était restée.

Mais il se mit debout brusquement, tout en

chancelant, et rabattit sa chemise d’un air soupçonneux.

– Qu’est-ce que j’ai fait ? dit-il. Ai-je perdu la tête ?

Ne faites pas attention à ce que j’ai pu dire. Est-ce que

j’ai crié ?

– Vous avez crié au moment même où vous êtes

tombé.

– Qu’est-ce que j’ai crié ?

Je le lui répétai, quoique ce fussent des mots à peu

près dépourvus de toute signification pour moi.

Il nous regarda fixement l’un après l’autre, puis

haussa les épaules.

– Ça fait partie d’une chanson, dit-il. Bon ! Je me

pose cette question : que vais-je faire à présent ? Je ne

me serais pas cru si faible. Où êtes-vous allés prendre

cette eau ?

Je lui montrai le ruisseau, vers lequel il se dirigea

d’un pas incertain.



92

Là il s’étendit sur le ventre et se mit à boire, si

longtemps que je crus qu’il n’en finirait pas.

Son long cou plissé se tendait comme celui d’un

cheval, et il faisait à chaque gorgée un fort bruit de

lapement avec ses lèvres.

Enfin, il se leva en poussant un grand soupir, et

essuya sa moustache avec sa manche.

– Cela va mieux, dit-il. Avez-vous quelque chose à

manger ?

J’avais mis dans ma poche, avant de partir, deux

morceaux de galette. Il se les fourra dans la bouche et il

les avala.

Puis, il sortit les épaules, fit bomber sa poitrine, et se

caressa les côtes de la paume de sa main.

– Je suis sûr que je vous dois beaucoup, dit-il. Vous

avez été très bons pour un inconnu. Mais je vois que

vous avez eu l’occasion d’ouvrir ma sacoche.

– Nous comptions y trouver du vin ou de l’eau-de-

vie, quand vous avez perdu connaissance.

– Ah ! je n’ai pas grand-chose là-dedans, tout au

plus... comment dites-vous cela ?... quelques

économies. Ce n’est pas une grosse somme, mais il

faudra que j’en vive tranquillement jusqu’à ce que je

trouve quelque chose à faire. D’ailleurs il me semble



93

qu’on pourrait vivre ici assez tranquillement. Il m’aurait

été impossible de tomber sur un pays plus paisible, où il

n’y a peut-être pas l’ombre d’un gendarme à cette

distance de la ville.

– Vous ne nous avez pas encore dit qui vous êtes,

d’où vous venez, ni ce que vous avez été, dit Jim d’un

ton rébarbatif.

L’étranger le toisa des pieds à la tête, d’un air

connaisseur.

– Ma parole, dit-il, mais vous feriez un grenadier

pour une compagnie de flanc. Quant aux questions que

vous me faites, j’aurais le droit de m’en fâcher, s’il

s’agissait de tout autre que vous, mais vous avez le

droit d’être renseigné, après m’avoir traité avec tant de

courtoisie. Je me nomme Bonaventure de Lapp. Je suis

soldat et voyageur de profession, et je viens de

Dunkerque, ainsi que vous pouvez le voir en grosses

lettres sur le bateau.

– Je croyais que vous aviez fait naufrage, dis-je.

Mais il me lança ce regard direct qui décèle

l’honnête homme.

– C’est vrai, mais le navire était de Dunkerque, et ce

bateau est une de ses chaloupes. L’équipage est parti

sur le grand canot, et le navire a coulé si rapidement

que je n’ai eu le temps de rien embarquer. C’était lundi.



94

– Et nous voici au jeudi ! Vous êtes resté trois jours

sans aliments ni boissons ?

– C’est trop long, dit-il. Déjà je me suis trouvé en

pareille situation, mais jamais si longtemps que cela. Eh

bien, je vais laisser mon bateau ici et aller voir si je

peux trouver un logement dans quelqu’une de ces

maisonnettes grises, sur la pente de la côte. Qu’est-ce

que ce grand feu qui flambe par là-bas ?

– C’est chez un de nos voisins qui a servi contre les

Français : il se réjouit parce que la paix a été conclue.

– Ah ! vous avez un voisin qui a servi ! J’en suis

content, car de mon côté j’ai fait un peu la guerre ici et

là.

Il n’avait point l’air content, car il avait froncé ses

sourcils très bas sur ses yeux perçants.

– Vous êtes Français, n’est-ce pas ? demandai-je

pendant que nous descendions ensemble.

Il tenait à la main sa sacoche noire et avait jeté sur

son épaule son grand manteau bleu.

– Ah ! je suis Alsacien, dit-il, et vous savez que les

Alsaciens sont plus Allemands que Français. Pour moi,

j’ai été dans tant de pays que je me trouve chez moi

n’importe où. J’ai été grand voyageur. Et où pensez-

vous que je pourrais trouver un logement ?





95

Il me serait bien difficile de dire, maintenant, en

jetant les yeux par-dessus ce grand intervalle de trente-

cinq ans qui s’est écoulé depuis lors, quelle impression

avait faite sur moi ce singulier personnage.

Il m’avait inspiré, je crois, de la défiance, et

pourtant il exerçait sur moi de la fascination.

Il y avait, en effet, dans son port, dans son air, dans

toutes ses façons de s’exprimer, je ne sais quoi qui

différait entièrement de tout ce que j’avais vu

jusqu’alors.

Jim Horscroft était un bel homme, et le Major Elliott

un homme brave, mais il manquait à tous deux quelque

chose que possédait cet inconnu : c’était ce coup d’oeil

alerte et vif, cet éclat des yeux, cette distinction

indéfinissable à décrire.

Puis, nous l’avions sauvé alors qu’il gisait, respirant

à peine, sur les galets, et on a toujours le coeur tendre

envers un homme à qui l’on a rendu service.

– Si vous voulez venir avec moi, dis-je, je suis à peu

près sûr de vous trouver un lit pour une nuit ou deux.

Pendant ce temps-là, vous serez mieux en mesure de

faire vos arrangements.

Il ôta son chapeau et s’inclina avec toute la grâce

imaginable. Mais Jim Horscroft me tira par la manche,

et m’entraîna à l’écart.



96

– Vous êtes fou, Jock, me dit-il tout bas. Cet

individu n’est qu’un aventurier ordinaire. Qu’est-ce qui

vous prend de vouloir vous mêler de ses affaires ?

Mais j’étais l’être le plus obstiné qu’ait jamais

chaussé une paire de bottes, et la plus sûre façon de me

faire aller en avant, c’était de me tirer en arrière.

– C’est un étranger, dis-je, et notre devoir est de

veiller sur lui, dis-je.

– Vous en serez fâché, dit-il.

– Cela se peut.

– Si cela ne vous fait rien, au moins vous pourriez

penser à votre cousine Edie.

– Edie est parfaitement capable de se garder elle-

même.

– Eh bien alors, que le diable vous emporte, et faites

comme il vous plaira ! s’écria-t-il en un de ses brusques

accès de colère.

Et sans ajouter un mot, pour prendre congé de l’un

ou de l’autre de nous, il fit demi-tour, et partit par le

sentier qui montait du côté de la maison de son père.

Bonaventure de Lapp me regarda en souriant,

pendant que nous descendions ensemble.

– Je crois bien que je ne lui ai guère plu, dit-il. Je

vois très bien qu’il vous a cherché querelle parce que



97

vous m’emmenez chez vous. Qu’est-ce qu’il pense de

moi ? Est-ce qu’il se figure par hasard que j’ai volé l’or

que j’ai dans ma sacoche, ou bien, qu’est-ce qu’il

craint ?

– Peuh ! dis-je, je n’en sais rien et cela m’est égal.

Pas un étranger ne passera notre porte sans avoir du

pain et un lit.









98

VI





Un aigle sans asile



Mon père me parut être presque de l’avis de Jim

Horscroft, car il ne montra pas un empressement

extrême à l’égard de ce nouvel hôte ; il le toisa du haut

en bas d’un air très interrogateur.

Il lui servit cependant une assiette de harengs au

vinaigre, et je remarquai qu’il lui jeta un regard encore

plus de travers en voyant mon compagnon en manger

neuf. Notre ration se réduisait toujours à deux. Lorsque

Bonaventure de Lapp eut fini, ses yeux se fermèrent

d’eux-mêmes, car je crois bien que pendant ces trois

jours, il n’avait pas plus dormi qu’il n’avait mangé.

C’était une bien pauvre chambre que celle où je le

conduisis, mais il se jeta sur le lit, s’enveloppa de son

grand manteau et s’endormit aussitôt.

Il avait un ronflement puissant et sonore, et comme

ma chambre était contiguë à la sienne, j’eus lieu de me

rappeler que nous avions un hôte sous notre toit.



99

Le lendemain matin, quand je descendis, je

m’aperçus qu’il m’avait devancé, car il était assis en

face de mon père à la table de l’embrasure de la fenêtre,

dans la cuisine, leurs têtes se touchant presque, et il y

avait entre eux un petit rouleau de pièces d’or.

À mon entrée, mon père leva sur moi des yeux où je

vis un éclair d’avidité que je n’y avais jamais remarqué

jusqu’alors.

Il empoigna l’argent, d’un mouvement d’avare, et

l’empocha aussitôt.

– Très bien, monsieur, la chambre est à vous, et

vous paierez toujours d’avance le trois du mois.

– Ah ! voici mon premier ami, s’écria de Lapp en

me tendant la main et m’adressant un sourire assez

bienveillant, sans doute, mais où il y avait cette nuance

d’air protecteur qu’on a quand on sourit à son chien.

« Me voilà tout à fait remis à présent, grâce à mon

excellent souper et au repos d’une bonne nuit, reprit-il.

Ah ! c’est la faim qui ôte à l’homme toute énergie. Cela

d’abord, le froid ensuite.

– Oui, c’est vrai, dit mon père, je me suis trouvé sur

la lande dans une tempête de neige pendant trente-six

heures, et je sais ce que c’est.

– J’ai vu jadis mourir de faim trois mille hommes,

dit de Lapp en approchant ses mains du feu. De jour en



100

jour ils maigrissaient et devenaient plus semblables à

des singes, et ils venaient presque sur les bords des

pontons où nous les gardions ; ils hurlaient de rage et de

douleur.

« Les premiers jours, leurs hurlements s’entendaient

dans toute la ville, mais au bout d’une semaine, nos

sentinelles de la rive les entendaient à peine, tant ils

s’étaient affaiblis.

– Et ils moururent ? m’écriai-je.

– Ils résistèrent pendant très longtemps. C’étaient

des grenadiers autrichiens du corps de Starowitz, de

grands beaux hommes, aussi gros que votre ami d’hier.

Mais quand la ville se rendit, il n’en restait plus que

quatre cent, et un homme pouvait en soulever trois à la

fois, comme si c’étaient de petits singes. Cela faisait

pitié. Ah ! mon ami, voudrez-vous me présenter à

Madame et à Mademoiselle ?

C’étaient ma mère et Edie qui venaient d’entrer dans

la cuisine.

Il ne les avait pas vues la veille, mais cette fois-ci,

j’eus toutes les peines du monde à garder mon sérieux,

car au lieu de leur faire, en guise de salut, un simple

signe de tête à la mode écossaise, il courba son dos

comme une truite qui va sauter, il avança le pied par

une glissade et mit la main sur son coeur de l’air le plus



101

drôle.

Ma mère ouvrait de grands yeux, croyant qu’il se

moquait d’elle, mais Edie se montra aussitôt enchantée.

On eût dit que c’était un jeu pour elle, et elle se mit

à faire une révérence, mais une révérence si profonde,

que je la crus un instant sur le point de tomber et de

s’asseoir bel et bien au milieu de la cuisine.

Mais non, elle se redressa aussi légèrement qu’un

rembourrage qui fait ressort.

Nous approchâmes tous nos chaises et l’on fit

honneur aux galettes servies avec le lait et la bouillie.

Il avait une merveilleuse manière de se conduire

avec les femmes, ce gaillard-là.

Si moi, ou bien Jim Horscroft, nous avions fait

comme lui, nous aurions eu l’air de faire les imbéciles,

et les filles nous auraient éclaté de rire au nez, mais

pour lui, cela allait si bien avec son genre de

physionomie et de langage qu’on en venait enfin à

trouver cela tout naturel.

En effet, quand il s’adressait à ma mère, ou à la

cousine Edie, – et pour cela il ne se faisait jamais prier

– il ne le faisait jamais sans s’être incliné, sans prendre

un air à faire croire qu’elles lui faisaient grand honneur

rien qu’en écoutant ce qu’il avait à dire ; et lorsqu’elles

répondaient, on eût cru, à voir sa physionomie, que



102

leurs paroles étaient précieuses et dignes d’être

conservées à tout jamais.

Et pourtant, même quand il s’abaissait devant les

femmes, il gardait toujours au fond des yeux je ne sais

quoi de fier comme pour donner à entendre que c’était

pour elles seules qu’il se faisait aussi doux, mais qu’à

l’occasion, il savait faire preuve d’assez de raideur.

Pour ma mère, c’était merveille de voir combien elle

s’adoucit à son égard.

En une demi-heure, elle le mit au fait de toutes nos

affaires, lui parla de son oncle à elle, qui était

chirurgien à Carlisle, et le plus grand personnage de la

famille, de son côté.

Elle lui raconta la mort de mon frère Rob,

événement que je ne l’avais jamais entendu dire à âme

qui vive, – et alors on eût cru que de Lapp allait verser

des larmes à cette occasion, – lui qui venait justement

de nous dire qu’il avait vu trois mille hommes mourir

de faim.

Quant à Edie, elle ne causait pas beaucoup, mais elle

lançait incessamment de petits coups d’oeil à notre

hôte, et une fois ou deux, il la regarda très fixement.

Après le déjeuner, quand il fut rentré dans sa

chambre, mon père tira de sa poche huit pièces d’or

d’une guinée et les étala sur là table.



103

– Qu’est-ce que vous dites de cela, Marthe ? fit-il.

– Eh bien, c’est que vous aurez vendu deux béliers

noirs, voilà tout.

– Non, c’est un mois de paiement pour la nourriture

et le logement de l’ami de Jock, et il en rentrera autant

toutes les quatre semaines.

Mais, en entendant cela, ma mère hocha la tête.

– Deux livres par semaine, c’est beaucoup trop, dit-

elle, et ce n’est pas alors que le pauvre gentleman est

dans le malheur que nous devons lui faire payer ce prix

pour un peu de nourriture.

– Ta ! ta ! s’écria mon père, il peut très bien le faire

sans se gêner. Il a une sacoche pleine d’or. En outre,

c’est le prix qu’il a offert lui-même.

– Cet argent-là ne portera pas bonheur, dit-elle.

– Eh ! Eh ! ma femme, vous aurait-il mis la tête à

l’envers avec ses façons d’étranger ?

– Oui, il serait bon que les maris écossais eussent

quelque peu de ses manières prévenantes, dit-elle.

C’était la première fois de ma vie que je l’entendis

riposter à mon père.

De Lapp ne tarda pas à descendre et me demanda si

je voulais sortir avec lui.





104

Lorsque nous fûmes au soleil, il tira de sa poche une

petite croix faite en pierres rouges, la chose la plus

charmante que j’eusse encore vue.

– Ce sont des rubis, dit-il, et j’ai eu cela à Tolède, en

Espagne. Il y en avait deux mais j’ai donné l’autre à une

jeune fille de Lithuanie. Je vous prie d’accepter celle-ci

en souvenir de la grande bonté que vous avez eue hier

pour moi. Vous en ferez faire une épingle de cravate.

Je ne pus faire autrement que de le remercier de ce

présent, qui valait plus que tout ce que j’avais possédé

en ma vie.

– Je pars pour aller compter les agneaux sur le

pâturage d’en haut, lui dis-je. Peut-être vous plairait-il

de venir avec moi et de voir un peu le pays.

Il eut un instant d’hésitation, puis il secoua la tête.

– J’ai, dit-il, quelques lettres à écrire le plus tôt

possible. Je compte passer la matinée chez moi pour

m’acquitter de cette tâche.

Pendant toute la matinée, j’allai et je vins sur les

hauteurs ; et, comme vous le croirez sans peine, je n’eus

l’esprit occupé que de cet étranger que le hasard avait

jeté à notre porte.

Où avait-il appris ces manières, cet air de

commandement, cet éclat hautain et menaçant du

regard ?



105

Et ces aventures, auxquelles il faisait allusion d’un

air si détaché, quelle étonnante existence que celle où

elles avaient trouvé place ?

Il avait été bon pour nous, il avait usé d’un langage

plein d’amabilités et malgré tout je n’arrivais pas à

chasser entièrement la défiance que j’avais éprouvée à

son égard.

Peut-être, après tout, Jim Horscroft avait-il raison,

peut-être avais je eu tort de l’introduire à West Inch.

Quand je rentrai, il avait l’air d’être né et d’avoir

vécu dans la ferme.

Il était assis dans ce vaste fauteuil aux bras de bois

qui occupe le coin de la cheminée, et il avait le chat

noir sur ses genoux.

Il tenait les bras étendus, et d’une main à l’autre

allait un écheveau de laine à tricoter dont ma mère

faisait un peloton.

La cousine Edie était assise tout près et, en voyant

ses yeux, je m’aperçus qu’elle avait pleuré.

– Eh bien, Edie, lui dis-je, qu’est-ce qui vous

chagrine ?

– Ah ! Mademoiselle a le coeur tendre, comme

toutes les vraies et honnêtes femmes, dit-il. Je n’aurais

pas cru que la chose pût l’émouvoir à ce point.



106

Autrement, je n’en aurais point parlé. Je contais les

souffrances de quelques troupes qui avaient à traverser

pendant l’hiver les montagnes de la Guadarama, et dont

je sais quelque chose. Il est bien étrange de voir le vent

emporter des hommes par-dessus le bord des précipices,

mais le sol était bien glissant, et il n’y avait rien à quoi

ils pussent se retenir. Les compagnies entrecroisèrent

leurs bras, et cela alla mieux de cette façon, mais la

main d’un artilleur resta dans la mienne, comme je la

prenais. Elle était gangrenée par le froid depuis trois

jours.

Je restais à écouter bouche béante.

– Et les vieux grenadiers, eux aussi, comme ils

n’avaient plus leur ardeur d’autrefois, ils avaient peine

à résister. Et pourtant, s’ils restaient en arrière, les

paysans les prenaient, les clouaient à la porte de leurs

granges, les pieds en haut, et allumaient du feu sous

leur tête. C’était pitié de voir ainsi périr ces braves

vieux soldats. Aussi quand ils ne pouvaient plus

avancer, c’était intéressant de voir comment ils s’y

prenaient : ils s’arrêtaient, faisaient leur prière, assis sur

une vieille selle, ou sur leur havresac, ôtaient leurs

bottes et leurs bas et appuyaient leur menton sur le bout

de leur fusil. Puis ils mettaient leur gros orteil sur la

détente, et pouf ! c’était fini : plus de marches pour ces

beaux vieux grenadiers. Oh ! l’on a eu une rude



107

besogne par là-bas sur ces montagnes de Guadarama.

– Et quelle armée était-ce ? demandai-je.

– Oh ! j’ai été dans tant d’armées que je m’y

embrouille quelquefois. Oui, j’ai beaucoup vu la guerre.

À propos, j’ai vu vos Écossais se battre, et ils font de

rudes fantassins, mais je croyais d’après cela que tout le

monde ici portait des... comment appelez-vous cela...

des jupons ?

– Ce sont des kilts et cela ne se porte que dans les

Highlands.

– Ah ! dans les montagnes. Mais voici là-bas,

dehors, un homme. Peut-être est-ce celui qui se

chargerait de porter mes lettres à la poste, à ce qu’a dit

votre père.

– Oui, c’est le garçon du fermier Whitehead.

Voulez-vous que je les lui donne ?

– Oui, il en prendrait plus de soin s’il les recevait de

votre main.

Il les tira de sa poche et me les remit.

Je sortis aussitôt avec ces lettres et chemin faisant

mes regards tombèrent sur l’adresse que portait l’une

d’elles.

Il y avait en très grosse et très belle écriture :





108

« À sa Majesté

« Le roi de Suède

« Stockholm »





Je ne savais pas beaucoup de français, assez

toutefois pour comprendre cela.

Quel était donc cette sorte d’aigle qui était venu se

poser dans notre humble petit nid ?









109

VII





La tour de garde de Corriemuir



Ce serait un ennui pour moi, et aussi, j’en suis très

certain, un ennui pour vous, si j’entreprenais de vous

raconter le menu de notre existence depuis le jour où

cet homme vint sous notre toit, ou de quelle façon il en

vint à gagner peu à peu notre affection à tous.

Avec les femmes, ce ne fut pas une tâche bien

longue, mais il ne tarda pas à dégeler mon père lui-

même, chose qui n’était pas des plus aisées.

Il avait même fait la conquête de Jim Horscroft aussi

bien que la mienne.

À vrai dire, nous n’étions guère, à côté de lui, que

deux grands enfants, car il était allé partout, il avait tout

vu, et quand il avait passé une soirée à jaser, en son

anglais boiteux, il nous avait emportés bien loin de

notre simple cuisine, de notre maisonnette rustique pour

nous jeter au milieu des cours, des camps, des champs

de bataille, de toutes les merveilles du monde.



110

Horscroft avait d’abord été assez maussade avec lui,

mais de Lapp, par son tact, par l’aisance de ses

manières, l’avait bientôt séduit, avait entièrement

conquis son coeur, si bien que voilà Jim assis, tenant

dans sa main la main de la cousine Edie, et tous deux

perdus dans l’intérêt qu’ils prenaient à écouter tous les

récits qu’il nous faisait.

Je ne vais pas vous conter tout cela, mais

aujourd’hui encore, après un si long intervalle, je

pourrais vous dire comment, d’une semaine, d’un mois

à l’autre, par telle ou telle parole, telle ou telle action, il

arriva à nous rendre tels qu’il voulait.

Un de ses premiers actes fut de donner à mon père le

canot dans lequel il était venu, en ne se réservant que le

droit de le reprendre s’il venait à en avoir besoin.

Les harengs vinrent fort près de la côte cette année-

là, et avant sa mort mon oncle nous avait donné un bel

assortiment de filets, de sorte que ce présent nous

rapporta bon nombre de livres.

Quelquefois, de Lapp s’y embarquait seul, et je l’ai

vu pendant tout un été ramant lentement, s’arrêtant tous

les cinq ou six coups de rame, pour jeter une pierre

attachée au bout d’une corde.

Je ne compris rien à sa conduite jusqu’au jour où il

me l’expliqua de son propre gré.



111

– J’aime à étudier tout ce qui a du rapport aux

choses de la guerre, dit-il, et je n’en laisse jamais

échapper une occasion. Je me demandais s’il serait

difficile à un commandant de corps d’armée d’opérer

un débarquement ici.

– Si le vent ne venait pas de l’Est, dis-je.

– Oui, s’est bien cela, si le vent ne venait pas de

l’Est. Avez-vous pris des sondages ici ?

– Non.

– Votre ligne de vaisseaux de guerre serait forcée de

se tenir au large, mais il y a ici assez d’eau pour qu’une

frégate de quarante canons puisse approcher jusqu’à

portée de fusil. Bondez vos canots de tirailleurs,

déployez-les derrière ces dunes de sable, puis soutenez-

les en en lançant encore d’autres, lancez des frégates

une pluie de mitraille par-dessus leurs têtes. Cela

pourrait se faire ! Cela pourrait se faire.

Ses moustaches raides comme celles d’un chat se

hérissèrent plus que jamais, et je pus voir à l’éclat de

son regard qu’il était emporté par ses rêves.

– Vous oubliez que nos soldats seraient sur la plage,

dis-je avec indignation.

– Ta ! Ta ! Ta ! s’écria-t-il, naturellement pour une

bataille, il faut être deux. Voyons maintenant,

raisonnons la chose. Combien d’hommes pouvez-vous



112

mettre en ligne ? Dirons-nous vingt mille, trente mille ?

Quelques régiments de bonnes troupes, le reste ! Peuh !

Des conscrits, des bourgeois armés. Comment appelez-

vous ça ? Des volontaires ?

– Des gens courageux, criai-je.

– Oh oui, très braves, mais des imbéciles. Ah ! mon

Dieu ! on ne saurait dire à quel point ils seraient

imbéciles. Non pas eux seulement, mais toutes les

jeunes troupes. Elles ont tellement peur d’avoir peur,

qu’elles ne prendraient aucune précaution. Ah ! j’ai vu

cela. En Espagne, j’ai vu un bataillon de conscrits

attaquer une batterie de dix pièces : il fallait voir

comme ils avançaient bravement, si bien que de

l’endroit, où je me trouvais, la montée avait l’air...

comment appelez-vous cela en anglais ?... avait l’air

d’une tarte aux framboises. Et notre beau bataillon de

conscrits, qu’était-il devenu ? Puis un autre bataillon de

jeunes troupes tenta l’assaut. Ils partirent au pas de

course, criant, hurlant, tous ensemble, mais que peuvent

faire des cris contre une décharge de mitraille ? Aussi

voilà votre second bataillon étendu sur la pente. Alors

ce sont les chasseurs à pied de la garde, de vieux

soldats, à qui l’on dit de prendre la batterie : à les voir

marcher, ce n’était guère captivant, – pas de colonne,

pas de cris, personne de tué. Tout juste une ligne de

tirailleurs disséminés, avec des pelotons de soutien,



113

mais au bout de dix minutes, les batteries était réduites

au silence ; et les artilleurs espagnols taillés en pièces.

La guerre, mon jeune ami, c’est une chose qui

s’apprend, tout comme l’élevage des moutons.

– Peuh ! dis-je, pour ne pas me taire devant un

étranger ; si nous avions trente mille hommes sur la

crête de cette hauteur là-bas, vous en viendriez à être

fort heureux d’avoir vos bateaux derrière vous.

– Sur la crête de la hauteur ? dit-il en promenant

rapidement ses regards sur la crête. Oui, si votre

homme connaissait son affaire ; il aurait sa gauche

appuyée à votre maison, son centre à Corriemuir, et sa

droite par là, vers la maison du docteur, avec une forte

ligne de tirailleurs en avant. Naturellement sa cavalerie

manoeuvrerait pour nous couper dès que nous serions

déployés sur la plage. Mais qu’il nous laisse seulement

nous former, et nous saurons bientôt ce que nous avons

à faire. Voilà le point faible, c’est le défilé ici : je le

balaierais avec mes canons. J’y engagerais ma

cavalerie. Je pousserais l’infanterie en avant, en fortes

colonnes, et cette aile-ci se trouverait en l’air. Eh Jock,

vos volontaires, où seraient-ils ?

– Sur les talons de votre dernier homme, dis-je.

Et nous partîmes tous deux de cet éclat de rire

cordial par lequel finissaient d’ordinaire ces sortes de

discussions.

114

Parfois, lorsqu’il parlait ainsi, je croyais qu’il

plaisantait. En d’autres moments, il n’était pas aussi

facile de l’admettre.

Je me souviens très bien qu’un soir de cet été-là,

comme nous étions assis à la cuisine, lui, mon père,

Jim, et moi, et que les femmes étaient allées se coucher,

il se mit à parler de l’Écosse et de ses rapports avec

l’Angleterre.

– Jadis vous aviez votre roi à vous, et vos lois se

faisaient à Édimbourg, dit-il. Ne vous sentez-vous pas

pleins de rage, et de désespoir, à la pensée que tout cela

vient de Londres ?

Jim ôta sa pipe de sa bouche.

– C’est nous qui avons imposé notre roi à

l’Angleterre, et si quelqu’un devait enrager, ce seraient

ceux de là-bas.

Évidemment l’étranger ignorait ce détail. Cela lui

imposa silence un instant.

– Oui, mais vos lois sont faites là-bas, dit-il enfin, et

assurément ce n’est pas avantageux.

– Non. Il serait bon qu’on remît un Parlement à

Édimbourg, dit mon père, mais les moutons me donnent

tant d’occupation que je n’ai guère le loisir de penser à

ces choses-là.





115

– C’est aux beaux jeunes gens comme vous que

revient le devoir d’y penser, dit de Lapp. Quand un

pays est opprimé, ce sont ses jeunes gens qui doivent le

venger.

– Oui, les Anglais en veulent trop pour eux,

quelquefois, dit Jim.

– Eh bien, s’il y a beaucoup de gens qui partagent

cette manière de voir, pourquoi n’en formerions-nous

pas des bataillons, afin de marcher sur Londres ? s’écria

de Lapp.

– Cela ferait une belle partie de campagne, dis-je en

riant, mais qui nous conduirait ?

Il se redressa, fit la révérence, en posant la main sur

son coeur, de sa bizarre façon.

– Si vous vouliez bien me faire cet honneur, s’écria-

t-il.

Puis nous voyant tous rire, il se mit à rire aussi, mais

je suis convaincu qu’il n’avait pas voulu plaisanter le

moins du monde.

Je n’arrivai jamais à me faire quelque idée de son

âge, et Jim Horscroft n’y réussit pas mieux.

Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l’air

jeune, parfois au contraire pour un jeune qui avait l’air

vieillot.



116

Sa chevelure brune, raide, coupée court, n’avait nul

besoin d’être coupée ras au sommet de la tête, où elle se

raréfiait pour finir en une courbe polie.

Sa peau était sillonnée de mille rides très fines, qui

s’entrelaçaient, formaient un réseau ; elle était, comme

je l’ai dit, toute recuite par le soleil. Mais il était agile

comme un adolescent, souple et dur comme de la

baleine, passait tout un jour à parcourir la montagne ou

à ramer sur la mer sans mouiller un cheveu.

Tout bien considéré, nous jugeâmes qu’il devait

avoir quarante ou quarante-cinq ans, bien qu’il fût

malaisé de comprendre comment il avait pu voir tant de

choses à une telle période de la vie.

Mais un jour on se mit à parler d’âge, et alors il nous

fit une surprise.

Je venais de dire que j’avais juste vingt ans et Jim

qu’il en avait vingt-sept.

– Alors je suis le plus âgé de nous trois, dit de Lapp.

Nous partîmes d’un éclat de rire, car, à notre

compte, il aurait parfaitement pu être notre père.

– Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil,

j’ai eu vingt-neuf ans en décembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit

comprendre quelle existence extraordinaire avait été la



117

sienne.

Il vit notre étonnement et s’en amusa.

– J’ai vécu ! j’ai vécu ! s’écria-t-il. J’ai employé mes

jours et mes nuits ; je n’avais que quatorze ans, que je

commandais une compagnie dans une bataille où cinq

nations prenaient part. J’ai fait pâlir un roi aux mots que

je lui ai chuchotés à l’oreille, alors que j’avais vingt

ans. J’ai contribué à refaire un royaume et à mettre un

nouveau roi sur un grand trône l’année même où je suis

devenu majeur. Mon Dieu, j’ai vécu ma vie.

Ce fut là ce que j’appris de plus précis, d’après ses

dires, sur son passé.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il

se bornait à hocher la tête ou à rire.

Dans de certains moments, nous pensions qu’il

n’était qu’un adroit imposteur, car pourquoi un homme

qui avait tant d’influence et de talents serait-il venu

perdre son temps dans le comté de Berwick ?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous

prouver que sa vie avait en effet un passé très rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous

avions pour très proche voisin un vieil officier de la

guerre d’Espagne, le même qui avait dansé autour du

feu de joie avec sa soeur et les deux bonnes.





118

Il s’était rendu à Londres pour quelque affaire

relative à sa pension et à son indemnité de blessure, et

avec quelque espoir qu’on lui trouverait un emploi, de

sorte qu’il ne revint que vers la fin de l’automne.

Dès les premiers jours de son retour, il descendit

pour nous rendre visite, et alors ses yeux se portèrent

pour la première fois sur de Lapp.

Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer

pareille stupéfaction.

Il regarda fixement notre hôte pendant une longue

minute sans dire seulement un mot.

De Lapp lui rendit ce regard avec la même

persistance, mais sans que rien indiquât qu’il le

reconnaissait.

– Je ne sais qui vous êtes, monsieur, dit-il enfin,

mais vous me regardez comme si vous m’aviez déjà vu.

– En effet je vous ai vu, dit le major.

– Jamais, que je sache.

– Mais je le jure.

– Où donc, alors ?

– Au village d’Astorga, en 18...

De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin.

– Mon Dieu, s’écria-t-il, quel hasard, et vous êtes le



119

parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous,

monsieur. Permettez-moi de vous dire un mot à

l’oreille.

Il le prit à part, causa en français avec lui, d’un air

très sérieux, pendant un quart d’heure, gesticulant des

mains, donnant des explications, pendant que le major

hochait de temps à autre sa vieille tête grisonnante.

À la fin, ils parurent s’être mis d’accord pour

quelque convention, et j’entendis le major dire à

plusieurs reprises : Parole d’honneur, et ensuite

Fortune de la guerre, mots que je compris fort bien, car

chez Birtwhistle on nous poussait fort loin.

Mais depuis je remarquai constamment que le major

ne se laissait jamais aller à la même familiarité de

langage, dont nous usions avec notre locataire, qu’il

s’inclinait en lui adressant la parole, et qu’il lui

prodiguait les marques de respect.

Plus d’une fois je demandai au major ce qu’il savait

à ce sujet, mais il se déroba toujours, et je ne pus rien

tirer de lui.

Jim Horscroft passa tout cet été à la maison, mais

vers la fin de l’automne, il retourna à Édimbourg, pour

les cours d’hiver, car il se proposait de travailler

assidûment et d’obtenir son diplôme au printemps

prochain, s’il pouvait, et il reviendrait passer la Noël.



120

Il y eut donc une grande scène d’adieu entre lui et la

cousine Edie.

Il devait faire poser sa plaque et se marier dès qu’il

aurait le droit d’exercer.

Je n’ai jamais vu un homme aimer une femme avec

une telle tendresse, et elle avait, de son côté, quelque

affection pour lui, à sa manière – et en effet, elle eût

cherché en vain dans toute l’Écosse un plus bel homme

que lui.

Cependant quand il était question de mariage, elle

faisait une légère grimace en songeant que tous ses

rêves mirifiques aboutiraient à n’être que la femme

d’un médecin de campagne. Mais tout bien considéré,

elle n’avait de choix qu’entre Jim et moi, et elle se

décida pour le meilleur des deux.

Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais

nous le sentions d’une classe tout à fait différente de la

nôtre : donc il ne comptait pas.

En ce temps-là, je ne fus jamais bien fixé sur ce

point : Edie se préoccupait-elle ou non de lui ?

Quand Jim était à la maison, ils ne faisaient guère

attention l’un et l’autre.

Après son départ, ils se rencontrèrent plus souvent,

ce qui était assez naturel, car Jim avait pris une grande

partie du temps d’Edie.



121

Une fois ou deux fois, elle me parla de Lapp comme

si elle ne le trouvait pas à son gré, et pourtant elle

n’était pas à son aise lorsqu’il n’était pas là le soir.

Edie, plus qu’aucun de nous, se plaisait à causer

avec lui, à lui faire mille questions.

Elle se faisait décrire par lui les costumes des reines,

dire sur quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles

avaient des épingles à cheveux dans leur coiffure,

combien de plumes elles portaient à leurs chapeaux, et

je finissais par m’étonner qu’il trouvât réponse à tout

cela.

Et pourtant il avait toujours une réponse. Il jouait de

la langue avec tant de dextérité, de vivacité. Il montrait

tant d’empressement à l’amuser, que je me demandais

comment il se faisait qu’elle n’eût pas plus d’affection

pour lui.

Bref, l’été, l’automne et la plus grande partie de

l’hiver se passèrent, nous étions encore tous très

heureux ensemble.

L’année 1815 était déjà fortement entamée.

Le grand Empereur vivait toujours à l’île d’Elbe, se

rongeant le coeur ; tous les ambassadeurs, réunis à

Vienne, continuaient à se chamailler sur la façon de se

partager la peau du lion, maintenant qu’ils l’avaient

réduit aux abois pour tout de bon.



122

Quant à nous, dans notre petit coin de l’Europe,

nous étions tout absorbés par nos menues et pacifiques

occupations, le soin des moutons, les voyages au

marché de bestiaux de Berwick, et les causeries du soir

devant le grand feu de tourbe.

Nous ne nous figurions guère que les actes de ces

hauts et puissants personnages pussent avoir une

influence quelconque sur nous.

Quant à la guerre, eh bien, n’était-on pas tous

d’accord pour admettre que la grande Ombre avait

disparu pour toujours de dessus nos têtes, et que si les

Alliés ne se prenaient pas de querelle entre eux, il se

passerait cinquante autres années avant qu’il se tirât en

Europe un seul coup de fusil.

Il y eut pourtant un incident qui se dresse en contour

très net dans ma mémoire. Il survint, je crois, vers la fin

de février de cette année-là, et je vous le conterai avant

d’aller plus loin.

Vous savez, j’en suis sûr, comment sont faites les

tours d’alarme de la frontière.

Ce sont des masses carrées, disséminées de distance

en distance le long de la ligne de partage et construites

de façon à donner asile et protection aux gens du pays

contre les maraudeurs et les bandits.

Lorsque Percy et ses hommes étaient partis pour les



123

Marches, on amenait une partie de leur bétail dans la

cour de la tour, on fermait la grosse porte, et on

allumait du feu dans les brasiers placés au sommet.

C’était un signal auquel devaient répondre de même

les autres tours d’alarme.

Les lueurs clignotantes franchissaient ainsi les

hauteurs de Lammermuir et portaient les nouvelles

jusqu’au Pentland, puis à Édimbourg. Mais maintenant,

comme on le pense bien, tous ces antiques donjons

étaient gondolés, croulants, et offraient aux oiseaux

sauvages des emplacements superbes pour leurs nids.

J’ai récolté un bon nombre de beaux oeufs pour ma

collection, dans la tour d’alarme de Corriemuir.

Un jour, j’avais fait une longue marche pour aller

porter un message aux Armstrongs de Laidlaw, qui

demeurent à deux milles en deçà d’Ayton.

Vers cinq heures, au moment même où le soleil

allait se coucher, je me trouvais sur le sentier de la

lande, de façon à voir exactement devant moi le pignon

de West Inch, tandis que la vieille tour d’alarme était un

peu à ma gauche.

Je considérais à loisir le donjon, qui faisait un effet

fort pittoresque pour le flot de lumière rouge qui

déversait sur lui les rayons horizontaux du soleil, et la

mer s’étendant au loin en arrière.



124

Et comme je regardais avec attention, j’aperçus

soudain la figure d’un homme qui se mouvait dans un

des trous du mur.

Naturellement je m’arrêtai, étonné de cela, car que

pouvait faire un individu quelconque dans cet endroit,

et à ce moment-là, car l’époque de la nidification n’était

pas encore venue.

C’était si singulier que je me déterminai à tirer

l’affaire au clair.

Donc, malgré ma fatigue, je tournai le dos à la

maison et me dirigeai d’un pas rapide vers la tour.

L’herbe monte jusqu’au bas même du mur, et mes

pieds ne firent que peu de bruit jusqu’au moment où

j’arrivai à l’arc coulant où se trouvait jadis l’entrée.

Je jetai un coup d’oeil furtif dans l’intérieur.

C’était Bonaventure de Lapp qui était là, debout

dans l’enceinte, et qui regardait par ce même trou où

j’avais vu sa figure.

Il était tourné de profil par rapport à moi.

Évidemment il ne m’avait pas vu du tout, car il

regardait de tous ses yeux dans la direction de West

Inch.

Je fis un pas en avant. Mes pieds firent craquer les

décombres de l’entrée. Il sursauta, fit demi tour et se



125

trouva tourné vers moi.

Il n’était pas de ceux à qui on peut faire perdre

contenance, et sa figure ne changea pas plus que s’il

était là depuis un an à m’attendre. Mais il y avait dans

l’expression de ses yeux quelque chose qui me disait

qu’il aurait payé une somme assez ronde pour me revoir

prendre le sentier.

– Hello ! dis-je, qu’est-ce que vous faites ici ?

– Je pourrais vous faire la même question, dit-il.

– Je suis venu parce que j’ai vu votre figure à la

fenêtre.

– Et moi, parce que, comme vous avez pu fort bien

vous en apercevoir, je m’intéresse très vraiment à tout

ce qui a un rapport quelconque avec la guerre, et

naturellement les châteaux sont de ce nombre. Vous

m’excuserez un moment, mon cher Jock.

Puis s’avançant, il s’élança soudain par l’ouverture

du mur, de manière à n’être plus sous mes yeux.

Mais ma curiosité était beaucoup trop excitée pour

l’excuser aussi facilement.

Je me hâtai de changer de place afin de voir ce qu’il

faisait.

Il était debout au dehors, et agitait la main avec une

ardeur fébrile, comme pour faire un signal.



126

– Qu’est-ce que vous faites ? criai-je.

Et aussitôt je sortis en courant, pour me placer près

de lui, et chercher du regard sur la lande, à qui il faisait

ce signal.

– Vous allez trop loin, monsieur, dit-il d’un ton

irrité, je ne croyais pas que vous iriez aussi loin. Un

gentleman est libre d’agir comme il l’entend, sans que

vous veniez l’espionner. Si nous devons rester amis,

vous ne devez pas vous mêler de mes affaires.

– Je n’aime pas ces façons mystérieuses, dis-je, et

mon père ne les aimerait pas davantage.

– Votre père peut s’en expliquer lui-même, et il n’y

a là rien de secret, dit-il d’un ton sec. C’est vous qui

faites tout le secret avec vos imaginations. Ta ! Ta !

Ta ! ces sottises m’impatientent.

Et sans me faire seulement un signe de tête, il me

tourna le dos et d’un pas rapide se mit en route vers

West Inch.

Je le suivis, et d’aussi mauvaise humeur que

possible, car j’avais le pressentiment de quelque méfait

qui se tramait, et cependant, je n’avais pas la moindre

idée du monde de ce que cela pouvait être.

Et j’en revins sans m’en apercevoir, à songer à tous

les incidents mystérieux de l’arrivée de cet homme, et

de son long séjour au milieu de nous.



127

Mais qui donc pouvait-il attendre à la Tour

d’alarme ?

Ce personnage était-il un espion, qui avait un

collègue en espionnage qui venait en cet endroit pour

lui parler ?

Mais cela était absurde.

Qui pouvait bien venir espionner dans le Comté de

Berwick ?

Et d’ailleurs le Major Elliott savait parfaitement à

quoi s’en tenir sur lui et ne lui eût pas témoigné autant

de respect, s’il y avait eu quelque chose de suspect.

J’en étais arrivé à ce point-là, au cours de mes

réflexions, quand je m’entendis saluer par une voix

joyeuse. C’était le major en personne, qui descendait la

côte venant de chez lui, tenant en laisse son gros

bulldog Bounder.

Ce chien était un animal des plus dangereux, et il

avait causé maint accident aux environs, mais le major

l’aimait beaucoup, et ne sortait jamais sans lui, tout en

le tenant à l’attache au moyen d’une bonne et forte

courroie.

Or, comme je regardais venir le major, et que

j’attendais son arrivée, il buta de sa jambe blessée par-

dessus une branche de genêt ; en reprenant son

équilibre, il lâcha la courroie et aussitôt voilà ce maudit



128

animal parti à fond de train de mon côté, au bas de la

côte.

Cela ne me plaisait guère, je vous en réponds, car je

n’avais à ma portée ni un bâton, ni une pierre, et je

savais cette bête dangereuse.

Le major l’appelait de là-haut par des cris perçant,

mais je crois que l’animal prenait ce rappel pour une

excitation, car il n’en courait que plus furieusement.

Mais je connaissais son nom, et j’espérais que cela me

vaudrait peut-être les égards dus à une vieille

connaissance.

Aussi quand il fut presque sur moi, son poil hérissé,

son nez enfoncé entre deux yeux rouges, je criai de

toute la force de mes poumons :

– Bounder ! Bounder !

Cela produisit son effet, car l’animal me dépassa en

grondant, et partit par le sentier sur les traces de

Bonaventure de Lapp.

Celui-ci se retourna à tout ce bruit et parut

comprendre au premier coup d’oeil de quoi il

s’agissait ; mais il continua à marcher sans plus se

presser.

J’étais terrifié pour lui, car le chien ne l’avait jamais

vu.





129

Je courus de toute la vitesse de mes jambes pour

écarter de lui l’animal. Mais je ne sais comment, quand

il bondit et qu’il aperçut le jeu de doigts que faisait de

Lapp derrière son dos avec le pouce et l’index, sa furie

tomba tout à coup, et nous le vîmes agitant son tronçon

de queue, et lui caressant le genou avec sa patte.

– C’est donc votre chien, major, dit-il à son maître,

qui arrivait en boitant. Ah ! c’est une belle bête, une

belle, une jolie créature.

Le major était tout essoufflé, car il avait fait le trajet

presque aussi vite que moi.

– J’avais peur qu’il ne vous fit du mal, dit-il, tout

haletant.

– Ta ! Ta ! Ta ! s’écria de Lapp, c’est un joli animal,

bien doux. J’ai toujours aimé les chiens. Mais je suis

content de vous avoir rencontré, major, car voici ce

jeune gentleman, auquel je suis redevable de beaucoup,

et qui commençait à me prendre pour un espion. N’est-

ce pas vrai, Jock ?

Je fus si abasourdi par ce langage que je ne trouvai

pas un mot à répondre. Je me contentai de rougir et de

détourner les yeux, de l’air gauche d’un campagnard

que j’étais.

– Vous me connaissez, major, dit de Lapp, et vous

allez lui dire, j’en suis sûr, que c’est chose absolument



130

impossible.

– Non, non, Jock. Certainement non ! certainement

non, s’écria le major.

– Merci, dit de Lapp, vous me connaissez et vous

me rendez justice. Et vous-même ? J’espère que votre

genou va mieux, et qu’on vous redonnera bientôt votre

régiment.

– Je me porte assez bien, répondit le major, mais on

ne me donnera jamais d’emploi à moins qu’il n’y ait

une guerre, et il n’y aura plus de guerre de mon vivant.

– Oh ! vous croyez cela ! dit de Lapp, avec un

sourire. Eh bien, nous verrons : nous verrons, mon ami.

Il ôta son chapeau, puis faisant vivement demi-tour,

il se dirigea d’un bon pas du côté de West Inch.

Le major resta à le suivre des yeux, l’air pensif.

Puis, il me demanda ce qui m’avait fait croire qu’il

était un espion.

Quand je le lui eus dit, il ne répondit rien, hocha

seulement la tête, et il avait alors l’air d’un homme qui

n’a pas l’esprit bien tranquille.









131

VIII





L’arrivée du cutter



Depuis le petit incident de la Tour d’alarme, mes

sentiments à l’égard de notre locataire n’étaient plus les

mêmes.

J’avais toujours l’idée qu’il me cachait un secret, où

plutôt qu’il était à lui seul un secret, attendu qu’il tenait

toujours le voile tendu sur son passé.

Et lorsqu’un hasard écartait pour un instant un coin

de ce voile, c’était toujours pour nous faire entrevoir, de

l’autre côté, quelque scène sanglante, violente, terrible.

L’aspect seul de son corps faisait peur.

Un jour que je me baignais avec lui, pendant l’été, je

vis qu’il était tout zébré de blessures. Sans compter sept

ou huit cicatrices ou estafilades, il avait les côtes, d’un

côté, toutes déjetées, toutes déformées. Un de ses

mollets avait été en partie arraché.

Il rit de son air le plus gai en voyant mon

étonnement.



132

– Cosaques ! Cosaques ! dit-il en promenant sa main

sur ses cicatrices. Les côtes ont été brisées par un

caisson d’artillerie. C’est chose fort mauvaise quand

des canons vous passent sur le corps. Ah ! quand c’est

de la cavalerie, ce n’est rien. Un cheval, si rapide que

soit son allure, regarde toujours où il pose le pied. Il

m’est passé sur le corps quinze cents cuirassiers et les

hussards russes de Grodno sans avoir eu grand mal.

Mais les canons, c’est très mauvais.

– Et le mollet ? demandai-je.

– Pouf ! C’est seulement une morsure de loup, dit-il.

Vous ne croiriez jamais comment j’ai attrapé cela. Vous

saurez que mon cheval et moi, nous avions été atteints,

lui tué, et moi les côtes brisées par le caisson. Or il

faisait un froid... un froid si âpre, si âpre ! Le sol dur

comme du fer, et personne pour s’occuper des blessés,

de sorte qu’en gelant ils prenaient des attitudes qui vous

auraient fait rire. Moi aussi, je sentais le gel m’envahir.

Aussi, que fis-je ? Je pris mon sabre, et je fendis le

ventre à mon cheval mort. Je fis comme je pus. Je m’y

taillai assez de place pour y entrer, en laissant une petite

ouverture pour respirer. Sapristi, il faisait bien chaud là-

dedans. Mais je n’avais pas assez d’espace pour y tenir

tout entier. Mes pieds et une partie de mes jambes

dépassaient. Alors la nuit, pendant que je dormais, des

loups vinrent pour dévorer le cheval, et ils



133

m’entamèrent aussi quelque peu, comme vous pouvez

le voir ; mais après cela je veillai, pistolets en main, et

ils n’en eurent pas davantage de moi. C’est là que j’ai

passé très commodément dix jours.

– Dix jours ! m’écriai-je, et que mangiez-vous ?

– Eh bien, je mangeais le cheval. Il fut pour moi ce

que vous appelez la table et le logement. Mais

naturellement j’eus le bon sens de manger les jambes et

de ne pas toucher au corps. Il y avait autour de moi un

grand nombre de morts qui tous avaient leur gourde à

eau, de sorte que j’avais tout ce que je pouvais

souhaiter. Et le onzième jour arriva une patrouille de

cavalerie légère. Alors tout alla bien.

Ce fut ainsi, par des causeries, engagées

accidentellement, et qui ne valent guère la peine d’être

rapportées séparément, que la lumière se fit sur sa

personne et son passé. Mais le jour devait venir, où

nous saurions tout, et je vais essayer de vous raconter

comment cela se fit.

L’hiver avait été fort triste, mais dès le mois de mars

se montrèrent les premiers indices du printemps, et

pendant une semaine de la fin de ce mois, nous eûmes

du soleil et des vents du Sud.

Le 7, Jim Horscroft allait revenir d’Édimbourg, car

bien que la session se terminât le 1er, son examen devait



134

lui prendre une semaine.

Edie et moi, nous nous promenions sur la plage, le

6, et je ne pouvais causer d’autre chose que de mon

vieil ami, car, en somme, il était le seul ami de mon âge

que j’eusse en ce temps-là.

Edie était très peu portée à causer, ce qui était chez

elle chose fort rare, mais elle écoutait en souriant tout

ce que je lui disais.

– Pauvre vieux Jim, fit-elle une ou deux fois à demi-

voix, pauvre vieux Jim !

– Et s’il a été reçu, dis-je, eh bien, naturellement il

fera apposer sa plaque, et il aura son logis particulier, et

nous perdrons notre Edie.

Je faisais de mon mieux pour tourner la chose en

plaisanterie et la prendre à la légère, mais les mots me

restaient encore dans la gorge.

– Pauvre vieux Jim ! dit-elle encore.

Et en prononçant ces mots, elle avait des larmes

dans les yeux.

– Ah ! pauvre vieux Jock, ajouta-t-elle en glissant sa

main dans la mienne pendant que nous marchions, vous

aussi vous teniez un peu à moi autrefois, n’est-ce pas,

Jock... Oh ! voici, là-bas, un bien joli petit vaisseau.

C’était un charmant petit cutter d’une trentaine de



135

tonneaux, très marcheur à en juger par ses mâts élancés

et la coupe de son avant.

Il arrivait du sud, sous ses voiles de foc, de misaine

et de grand mât, mais au moment même où nous le

regardions, toute sa voilure se replia soudain, comme

une mouette ferme ses ailes, et nous vîmes l’eau rejaillir

sous la chute de son ancre descendant du beaupré.

Il était probablement à moins d’un quart de mille du

rivage, si près même que je pus apercevoir un homme

de haute taille, coiffé d’un bonnet pointu, qui se tenait

debout à l’arrière et la lunette à l’oeil examinait la côte

dans toutes les deux directions.

– Qu’est-ce qu’ils peuvent bien chercher par ici ?

demanda Edie.

– Ce sont de riches Anglais venus de Londres,

répondis-je.

C’était de cette façon-là que nous interprétions tout

ce qui, dans les comtés de la frontière, échappait à notre

compréhension.

Nous passâmes presque une heure entière à

examinez le joli vaisseau, puis, comme le soleil allait

s’abaisser derrière une bande de nuages, et que l’air du

soir était assez piquant, nous fîmes demi-tour pour

regagner West Inch.

Quand on arrive à la ferme par la façade, on traverse



136

un jardin qui n’est pas des mieux garnis, et qui s’ouvre

sur la route par une porte à claire-voie, au moyen d’un

loquet.

C’était à cette même porte que nous nous tenions, la

nuit où les signaux furent allumés, la nuit où nous

vîmes passer Walter Scott quand il revenait

d’Édimbourg.

À droite de cette entrée, du côté du jardin, se

trouvait un bout de rocaille qui, paraît-il, avait été

construit par la mère de mon père, il y avait bien

longtemps.

Elle avait façonné cela avec des galets usés par

l’eau, avec des coquillages de mer, en mettant des

mousses et des fougères dans les interstices.

Or, quand nous eûmes franchi la porte, nos yeux

tombèrent sur cette rocaille ; au sommet était planté un

bâton dans la fente duquel se trouvait une lettre.

Je m’avançai pour voir ce que c’était, mais Edie me

devança, enleva la lettre et la mit dans sa poche.

– C’est pour moi, dit-elle en riant.

Mais je restai à la regarder d’un air qui éteignit le

rire sur sa figure.

– De qui est elle, Edie ? demandai-je.

Elle fit la moue, mais elle ne répondit pas.



137

– De qui est-elle, mademoiselle ? m’écriai-je. Se

pourrait-il que vous ayez trompé Jim comme vous

m’ayez trompé moi-même ?

– Quel brutal vous êtes, Jock ! dit-elle vivement. Je

voudrais bien que vous vous mêliez de ce qui vous

regarde.

– Elle ne peut être que d’une seule personne,

m’écriai-je, et cette personne ce n’est autre que ce de

Lapp.

– Eh bien, supposez que vous avez raison, Jock ?

Le sang-froid de cette créature me stupéfia et me

rendit furieux.

– Vous l’avouez ! m’écriai-je. Est-ce qu’il ne vous

reste plus aucune pudeur ?

– Pourquoi ne recevrais-je pas des lettres de ce

gentleman ?

– Parce que c’est infâme.

– Et pourquoi ?

– Parce que c’est un étranger.

– Il s’en faut bien, dit-elle. C’est mon mari.









138

IX





Ce qui se fit à West Inch



Je me rappelle fort bien cet instant-là.

J’ai entendu des gens dire qu’un coup violent et

soudain avait émoussé leur sensibilité. Il n’en fut pas

ainsi pour moi.

Au contraire, ma vue, mon ouïe et ma pensée se

redoublèrent de clarté.

Je me souviens que mes yeux se portèrent sur une

petite boule de marbre de la largeur de ma main, qui

était incrustée dans une des pierres grises de la rocaille,

et que je trouvai le temps d’en admirer les veines

délicates.

Et cependant je devais avoir une étrange expression

de physionomie, car la cousine Edie jeta un grand cri et

se sauva vers la maison en courant.

Je la suivis, je tapai à la fenêtre de sa chambre, car

je voyais bien qu’elle y était.





139

– Allez-vous-en, Jock, allez-vous-en, cria-t-elle.

Vous voulez me gronder. Je ne veux pas être grondée.

Je n’ouvrirai pas la fenêtre. Allez-vous-en.

Mais je persistai à frapper.

– Il faut que je vous dise un mot.

– Qu’est-ce alors ? dit-elle en entrouvrant de trois

pouces. Dès que vous commencerez à gronder, je la

refermerai.

– Êtes-vous vraiment mariée, Edie ?

– Oui, je suis mariée.

– Qui vous a mariés ?

– Le Père Brenman, à la chapelle catholique

romaine de Berwick.

– Vous, une presbytérienne ?

– Il tenait à ce que le mariage se fît dans une église

catholique.

– Quand cela s’est-il fait ?

– Il y aura une semaine mercredi.

Je me souvins que ce jour-là elle était allée en

voiture à Berwick, et que de Lapp, de son côté, s’était

absenté pour faire, à ce qu’il disait, une longue

promenade dans la montagne.

– Mais... Et Jim ? demandai-je.



140

– Oh ! Jim me pardonnera.

– Vous briserez son coeur, et vous ruinerez son

avenir.

– Non, non, il me pardonnera.

– Il tuera de Lapp. Oh ! Edie, comment avez-vous

pu nous apporter tant de déshonneur et de souffrance !

– Ah ! voilà que vous grondez ! s’écria-t-elle.

Et la fenêtre se ferma brusquement.

J’attendis un peu et je frappai de nouveau, car

j’avais encore bien des questions à lui faire, mais elle

ne voulut pas répondre, et je crus l’entendre sangloter.

Enfin j’y renonçai, et j’étais sur le point de rentrer

dans la maison car il faisait presque nuit, quand

j’entendis le pêne de la porte du jardin se soulever.

C’était de Lapp en personne.

Mais comme il suivait l’allée, il me fit l’effet d’être

ou fou ou ivre.

Il marchait d’un pas de danse. Il faisait craquer ses

doigts en l’air, et ses yeux luisaient comme deux feux

follets.

– Voltigeurs ! cria-t-il, Voltigeurs de la garde !

C’est ainsi qu’il avait fait le jour où il avait eu le

délire.



141

Puis soudain :

– En avant ! en avant !

Et il arriva en faisant tournoyer sa canne au-dessus

de sa tête.

Il s’arrêta court lorsqu’il vit que j’étais là, le

regardant, et je puis dire qu’il fut un peu décontenancé.

– Holà ! Jock, s’écria-t-il, je ne pensais pas qu’il y

eût quelqu’un ici. Ce soir je suis dans cet état d’esprit

que vous appelez de l’entrain.

– On le dirait, répondis-je avec ma brusquerie

ordinaire, vous ne vous sentirez pas si gai demain

quand mon ami Jim Horscroft reviendra ici.

– Ah ! il revient demain, alors ? Et pourquoi me

sentirai-je moins gai ?

– Parce que, si je connais bien mon homme, il vous

tuera.

– Ta ! Ta ! Ta ! s’écria de Lapp. Je vois que vous

êtes au courant de notre mariage. Edie vous a parlé. Jim

pourra faire ce qu’il voudra.

– Vous nous avez joliment récompensés de vous

avoir accueillis.

– Mon brave garçon, dit-il, je vous ai, comme vous

le dites, fort joliment récompensés. J’ai délivré Edie

d’une existence qui est indigne d’elle, et je l’ai fait



142

entrer par le mariage dans une noble famille. D’ailleurs,

j’ai plusieurs lettres à écrire ce soir. Quant au reste,

nous pourrons en causer demain, quand votre ami Jim

sera revenu pour vous aider.

Il fit un pas vers la porte.

– Et c’était pour cela que vous attendiez à la Tour

d’alarme, m’écriai-je, soudainement éclairé.

– Hé ! Jock, voilà que vous devenez perspicace, dit-

il, d’un ton moqueur.

Un instant après, j’entendis la porte de sa chambre

se fermer et la clef tourner dans la serrure.

Je m’attendais à ne plus le revoir de la soirée, mais

quelques minutes plus tard, il descendit à la cuisine, où

je tenais compagnie aux vieux parents.

– Madame, dit-il en s’inclinant, la main sur son

coeur, de la façon si bizarre qui lui était propre, j’ai été

l’objet de toute votre bonté et j’en garderai toujours le

souvenir. Je n’aurais jamais cru être si heureux que je

l’ai été grâce à vous dans ce tranquille pays. Vous

accepterez ce petit souvenir. Et vous aussi, monsieur,

vous agréerez ce petit cadeau que j’ai l’honneur de vous

faire.

Il mit devant eux sur la table deux petits paquets

enveloppés dans du papier, puis faisant à ma mère trois

autres révérences, il sortit de la chambre.



143

Son présent, c’était une broche au centre de laquelle

était sertie une grosse pierre verte, entourée d’une

demi-douzaine d’autres pierres blanches, scintillantes.

Jusqu’alors nous n’avions jamais rien vu de ce

genre, et je ne savais pas même quel nom leur donner,

mais on nous dit, par la suite, à Berwick, que la grosse

pierre était une émeraude, et les autres des diamants, et

que le tout avait une valeur bien supérieure à celle que

tous les agneaux qui nous étaient nés ce printemps-là.

Ma bonne vieille mère est défunte depuis bien des

années, mais cette superbe broche scintille encore au

cou de ma fille aînée quand elle va dans le monde, et je

n’y jette jamais un regard sans revoir ces yeux perçants

et ce nez long et mince, et ces moustaches de chat

qu’avait notre locataire de West Inch.

Pour mon père, il avait une belle montre en or à

double boîtier, et il fallait voir de quel air fier il la tenait

sur le creux de sa main, en se penchant pour en

percevoir le tic-tac.

Je ne sais lequel des deux vieillards fut le plus

charmé, et ils ne voulaient parler que des présents que

leur avait faits de Lapp.

– Il vous a donné autre chose encore, dis-je enfin.

– Quoi donc, Jock ? demanda père.

– Un mari pour la cousine Edie, répondis-je.



144

Lorsque j’eus dit cela, ils crurent que je rêvais, mais

lorsqu’ils eurent enfin compris que c’était bien la vérité,

ils se montrèrent aussi fiers et aussi contents que si je

leur avais annoncé qu’Edie avait épousé le laird.

À dire vrai, le pauvre Jim, avec ses habitudes de

grand buveur, de batailleur, n’avait pas une excellente

réputation dans le pays, et ma mère avait dit maintes

fois que ce mariage ne tournerait pas bien.

D’autre part, de Lapp, autant que nous pouvions le

savoir, était un homme rangé, tranquille et dans

l’aisance.

Il y avait bien le secret, mais en ce temps-là, les

mariages secrets étaient chose fort commune en

Écosse ; car comme quelques paroles suffisaient pour

faire d’un homme et d’une femme un couple, personne

n’y trouvait beaucoup à redire.

Les vieux furent aussi enchantés que si leur fermage

avait été diminué, mais j’avais toujours le coeur

endolori, car il me semblait que mon ami avait été traité

avec la plus cruelle légèreté ; et je savais bien qu’il

n’était pas homme à en prendre aisément son parti.









145

X





Le retour de l’Ombre



Le lendemain matin, je me levai le coeur gros, car

j’étais certain que Jim ne tarderait pas à paraître, et que

ce jour-là serait un jour de grands chagrins.

Mais quelle somme de tristesses ce jour-là devait-il

apporter, jusqu’à quel point modifierait-il le destin de

chacun de nous ? C’était plus que je n’aurais osé en

imaginer dans mes moments les plus sombres.

Permettez-moi, cependant, de vous conter tout cela

dans l’ordre même des événements.

Ce matin-là, je m’étais levé de bonne heure, car on

allait entrer en pleine période de la mise bas des

agneaux.

Mon père et moi, nous partions pour le pâturage dès

le petit jour.

Lorsque j’entrai dans le corridor, un souffle frôla ma

figure : la porte de la maison était entièrement ouverte,

et la lumière grise de l’aube dessinait une autre porte



146

sur le mur du fond.

Je regardai.

Je trouvai également ouvertes la porte de la chambre

d’Edie et celle de de Lapp.

Je compris alors, comme à la lueur d’un éclair, ce

que signifiaient ces cadeaux offerts la veille : c’était des

présents d’adieu.

Tous deux étaient partis.

J’eus de l’amertume au coeur contre la cousine Edie,

en entrant et m’arrêtant dans sa chambre.

Penser que pour un nouveau venu, elle nous avait

laissé là, tous, sans un mot de bonté, sans même un

serrement de main !

Et lui aussi !

J’avais été épouvanté de ce qui arriverait quand il se

rencontrerait avec Jim. Mais en ce moment, on eût dit

qu’il avait évité cette rencontre, et cela avait quelque

apparence de lâcheté.

J’étais plein de colère, humilié, souffrant.

Je sortis au grand air sans dire un mot à mon père et

je montai aux pâturages pour rafraîchir ma tête

échauffée.

Lorsque je fus arrivé là-haut à Corriemuir, je pus



147

jeter un dernier coup d’oeil sur la cousine Edie.

Le petit cutter était resté à l’endroit où il avait jeté

l’ancre, mais un canot s’en était détaché pour aller la

prendre à terre.

À l’avant je vis voltiger quelque chose de rouge. Je

savais qu’elle faisait ce signal au moyen de son châle.

Je vis ce canot atteindre le navire et ses passagers

monter sur le pont.

Puis, l’ancre se releva et le navire fila droit vers le

large.

Je vis encore la petite tache rouge sur le pont, et de

Lapp debout près d’elle.

Ils pouvaient me voir aussi, car je me dessinais en

plein sur le ciel.

Tous deux agitèrent longtemps les mains, mais ils y

renoncèrent enfin, car ils n’obtinrent aucune réponse de

moi.

Je restai là, debout, les bras croisés, plus grognon

que je ne l’avais jamais été en ma vie, jusqu’à ce que

leur cutter ne fût plus qu’une légère tache blanche de

forme carrée, se perdant parmi la brume matinale.

Il était l’heure du déjeuner, et la bouillie était sur la

table quand je rentrai, mais je n’avais aucun appétit.

Les vieux avaient pris la chose avec assez de



148

froideur, bien que ma mère ne trouvât aucune

expression trop dure pour Edie.

Elles n’avaient jamais eu beaucoup d’affection

mutuelle, en ces derniers temps surtout.

– Voici une lettre de lui, dit mon père, en me

montrant sur la table un papier plié. Elle était dans sa

chambre. Voulez-vous nous la lire ?

Ils ne l’avaient pas même ouverte, car, pour dire la

vérité, mes bonnes gens n’étaient jamais arrivés à lire

couramment l’écriture, quoiqu’ils se tirassent assez bien

de l’impression en grands et beaux caractères.

L’adresse écrite en grosses lettres était ainsi

conçue : « Aux bonnes gens de West Inch ».

Quant au billet, que j’ai encore sous les yeux, tout

taché et jauni, le voici :





« Chers amis,

« Je ne comptais pas vous quitter aussi brusquement,

mais la chose dépendait d’une autre volonté que la

mienne.

« Le devoir et l’honneur m’ont rappelé auprès de

mes anciens compagnons.

« C’est une chose que vous comprendrez

certainement avant que peu de jours soient écoulés.



149

« J’emmène notre Edie avec moi comme ma femme,

et il pourrait bien se faire qu’en des jours plus paisibles,

vous nous revoyiez à West Inch.

« En attendant, agréez l’assurance de mon affection,

et croyez que je n’oublierai jamais les mois tranquilles

que j’ai passés chez vous, en un temps où je n’aurais eu

tout au moins qu’une semaine à vivre, si j’avais été fait

prisonnier par les Alliés. Mais vous saurez peut-être

aussi quelque jour par la raison de cela.

« Votre bien dévoué,

« BONAVENTURE DE LISSAC,

« Colonel des Voltigeurs de la garde et Aide de

Camp de sa Majesté Impériale l’Empereur Napoléon ».





Ma voix devint sifflante quand j’en fus aux mots

dont il avait fait suivre son nom.

Sans doute j’en étais venu à la conviction que notre

hôte ne pouvait être qu’un de ces admirables soldats

dont nous avions tant entendu parler et qui s’étaient

frayé passage jusque dans toutes les capitales de

l’Europe, à une seule exception, la nôtre. Pourtant je

n’eus guère cru que nous eussions sous notre toit l’aide

de camp de l’Empereur et un colonel de sa garde.

– Ainsi donc, dis-je, il se nomme de Lissac et non de



150

Lapp. Eh bien, colonel ou non, il est heureux pour lui

qu’il se trouve loin d’ici, avant que Jim ait mis la main

sur lui... Et il n’était que temps, ajoutai-je en jetant un

regard en dehors par la fenêtre de la cuisine, car voici

notre homme qui arrive par le jardin.

Je courus vers la porte, au-devant de lui.

Je sentais que j’aurais payé bien cher pour le voir

repartir à Édimbourg.

Il arrivait à grands pas, agitant un papier au-dessus

de sa tête.

Je m’imaginai que c’était peut-être un billet d’Edie,

et que dès lors il savait tout.

Mais quand il fut plus près, je vis que c’était une

grande feuille raide et jaune, qui craquait quand on

l’agitait, et qu’il avait les yeux pétillants de joie.

– Hourra ! Jock, cria-t-il. Où est Edie ? Où est

Edie ?

– Qu’est-ce qu’il y a, l’ami ? demandai-je.

– Où est Edie ?

– Qu’est-ce que vous avez là ?

– C’est mon diplôme, Jock, je puis exercer quand je

voudrai. Tout va bien ; je veux le montrer à Edie.

– Le mieux que vous puissiez faire, c’est de ne plus



151

songer à Edie, répondis-je.

Jamais je n’ai vu la figure d’un homme s’altérer

comme la sienne quand j’eus dit ces mots.

– Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire, Jock

Calder ? balbutia-t-il.

En parlant ainsi, il avait lâché le précieux diplôme,

que le vent emporta par-dessus la haie, à travers la

lande, jusqu’à une touffe d’ajoncs, où il s’arrêta en

voltigeant, mais Jim n’y fit aucune attention.

Ses yeux étaient fixés sur moi, et dans leur

profondeur, je voyais une lueur diabolique.

– Elle n’est pas digne de vous, dis-je.

Il m’empoigna par l’épaule.

– Qu’avez-vous fait ? dit-il à voix basse. Ce doit être

quelque tour de votre façon. Où est-elle ?

– Elle est partie avec ce Français qui logeait ici.

J’avais longuement réfléchi sur la meilleure façon

de lui faire passer la chose en douceur, mais j’ai

toujours été fort maladroit dans mes discours, et je ne

pus rien trouver de mieux que cela.

– Oh ! fit-il, en hochant la tête et me regardant.

Pourtant j’étais certain qu’il était hors d’état de me

voir, de voir la ferme, de voir quoi que ce fût.



152

Il resta ainsi une ou deux minutes, les mains

étroitement jointes, et toujours balançant la tête.

Puis il fit le geste d’avaler péniblement, et parla

d’une voix singulière, sèche, rauque.

– Quand est-ce arrivé ?

– Ce matin.

– Ils étaient mariés ?

– Oui.

Il posa la main sur un des montants de la porte pour

se raffermir.

– Un message pour moi ?

– Elle a dit que vous lui pardonneriez.

– Que Dieu damne mon âme si jamais je le fais. Où

sont-ils allés ?

– Ils ont dû aller en France, à ce que je crois.

– Il se nommait de Lapp, ce me semble ?

– Son vrai nom c’est de Lissac, et il n’est rien moins

que colonel dans la garde de Boney.

– Alors, selon toute probabilité, il est à Paris. C’est

bien ! c’est bien !

– Tenez bon, criai-je. Père, père, apportez le brandy.

Ses genoux avaient ployé un instant, mais il redevint



153

lui-même avant que le vieillard fût accouru avec la

bouteille.

– Remportez-là, dit Jim.

– Prenez une gorgée, monsieur Horscroft, s’écria

mon père en insistant, cela vous remontera le coeur.

Jim saisit la bouteille et la lança par-dessus la haie

du jardin.

– C’est excellent pour ceux qui tiennent à oublier,

dit-il, mais moi je tiens à me souvenir.

– Que Dieu vous pardonne ce gaspillage coupable,

s’écria mon père d’une voix forte.

– Et aussi d’avoir failli casser la tête à un officier de

l’infanterie de Sa Majesté, dit le vieux major Elliott en

se montrant au-dessus de la haie. Je me serais contenté

d’une lampée après une promenade matinale, mais une

bouteille qui vous frise l’oreille en sifflant ! Mais

qu’est-il donc arrivé que vous restez tous là aussi

immobiles que des gens rangés autour d’une fosse, à un

enterrement ?

Je lui expliquai en quelques mots nos chagrins,

pendant que Jim, la figure d’une pâleur cendrée, les

sourcils froncés très bas, restait adossé au montant de la

porte.

Le major, quand j’eus fini, se montra aussi furieux



154

que nous, car il avait de l’affection pour Jim et pour

Edie.

– Peuh ! dit-il, je redoutais constamment quelque

événement de ce genre depuis cette histoire de la Tour

d’alarme. Cette conduite est bien d’un Français. Ils ne

peuvent pas laisser les femmes tranquilles. Du moins,

de Lissac l’a épousée, et c’est là une consolation. Mais

il n’est guère temps, maintenant, de songer à nos petits

tracas, car toute l’Europe est en révolution, et selon

toute probabilité, nous voici avec vingt autres années de

guerre sur les bras.

– Que voulez-vous dire ? demandai-je.

– Eh ! mon ami, Napoléon est débarqué de l’île

d’Elbe. Ses troupes sont accourues autour de lui, et le

roi Louis s’est sauvé à toutes jambes. La nouvelle en est

arrivée à Berwick ce matin.

– Grands dieux ! s’écria mon père. Alors, voici cette

terrible besogne entièrement à recommencer ?

– Oui, nous nous étions figurés que l’Ombre n’était

plus là, et elle y est encore. Wellington a reçu l’ordre de

quitter Vienne pour se rendre dans les Pays-Bas, et l’on

croit que l’Empereur fera une sortie d’abord dans cette

direction. Eh ! c’est un mauvais vent, un vent qui ne

présage rien de bon. Je viens justement de recevoir la

nouvelle que je dois rejoindre le 71ème régiment comme



155

premier major.

À ces mots je serrai la main à notre bon voisin, car

je savais combien il était humilié de se voir traiter en

invalide, qui n’avait plus de rôle à jouer en ce monde.

– Il faut que je rejoigne mon régiment le plus tôt

possible, et nous serons là-bas, de l’autre côté de l’eau,

dans un mois, peut-être même à Paris dans un autre

mois.

– Alors, par le Seigneur ! major, s’écria Jim

Horscroft, je pars avec vous. Je ne suis pas trop fier

pour refuser de porter le fusil, si vous voulez me mettre

en face de ce Français.

– Mon garçon, dit le major, je serai fier de vous

avoir sous mes ordres. Quant à de Lissac, où sera

l’Empereur, il sera aussi.

– Vous savez son nom ? dis-je. Qu’est-ce que vous

pouvez nous apprendre de lui ?

– Il n’y a pas de meilleur officier dans l’armée

française, et pourtant c’est beaucoup dire. Il paraît qu’il

serait devenu maréchal, mais qu’il a préféré rester

auprès de l’Empereur. Je l’ai rencontré deux jours avant

l’affaire de la Corogne, lorsque je fus envoyé en

parlementaire pour négocier au sujet de nos blessés. Il

était alors avec Soult. Je l’ai reconnu en le voyant.

– Et je le reconnaîtrai aussi en le voyant, dit



156

Horscroft avec ce dur et mauvais regard qu’il avait

jadis.

Et à cet instant même, en cet endroit même, je me

rendis soudainement compte combien mon existence

serait piteuse et inutile pendant que notre ami l’invalide

et le compagnon de mon enfance seraient au loin,

exposés en première ligne aux fureurs de la tempête.

Ma résolution fut formée avec la promptitude de

l’éclair.

– Je partirai aussi avec vous, major, m’écriai-je.

– Jock ! Jock ! dit mon père, en se tordant les mains.

Jim ne dit rien, mais il passa son bras autour de moi

et me serra la taille.

Le major avait les yeux brillants, et brandissait sa

canne en l’air.

– Ma parole ! dit-il, voici deux belles recrues que

j’aurai derrière moi. Eh bien, il n’y a pas un moment à

perdre. Il faut donc que vous vous teniez prêts tous les

deux pour la diligence du soir.

Voilà ce que produisit une seule journée, et pourtant

il peut arriver que des années s’écoulent sans amener un

changement.

Songez donc aux événements qui s’étaient

accomplis dans ces vingt-quatre heures ?



157

De Lissac parti ! Edie partie ! Napoléon évadé ! La

guerre éclate. Jim Horscroft a tout perdu : lui et moi

nous faisons nos préparatifs pour nous battre contre les

Français.

Tout cela eut l’air d’un rêve, jusqu’au moment où je

me dirigeai vers la diligence du soir et me retournai

pour jeter un regard sur la maison grise et deux petites

silhouettes noires.

C’était ma mère, qui enfouissait son visage dans les

plis de son châle des Shetland, et mon père qui agitait

son bâton de meneur de bétail pour m’encourager dans

mon voyage.









158

XI





Le rassemblement des nations



J’arrive maintenant à un point de mon histoire, dont

le récit me coupe tout net la respiration, et me fait

regretter d’avoir entrepris cette tâche de narrateur. Car

quand j’écris, j’aime que cela aille lentement, en bon

ordre, chaque chose à son tour, comme les moutons

quand ils sortent d’un parc.

Cela pouvait être ainsi à West Inch. Mais

maintenant que nous voilà lancés dans une existence

plus vaste, comme menus brins de paille qui dérivent

lentement dans quelque fossé paresseux jusqu’au

moment où ils se trouvent pris à l’improviste dans le

cours et les remous rapides d’un grand fleuve, alors il

m’est bien difficile, avec mon simple langage, de suivre

tout cela pas à pas. Mais vous pourrez trouver dans les

livres d’histoire les causes et les raisons de tout.

Je laisserai donc tout cela de côté, pour vous parler

de ce que j’ai vu de mes propres yeux, entendu de mes

propres oreilles.

159

Le régiment auquel avait été nommé notre ami était

le 71ème d’infanterie légère de Highlanders, qui portait

l’habit rouge et les culottes de tartan à carreaux. Il avait

son dépôt dans la ville de Glasgow.

Nous nous y rendîmes tous les trois par la diligence.

Le major était plein d’entrain et contait mille

anecdotes sur le Duc, sur la Péninsule, pendant que Jim

restait assis dans le coin, les lèvres pincées, les bras

croisés, et je suis sûr qu’au fond du coeur, il tuait de

Lissac trois fois par heure.

J’aurais pu le deviner au soudain éclat de ses yeux et

à la contraction de sa main.

Quant à moi, je ne savais pas trop si je devais être

content ou fâché, car le foyer, c’est le foyer, et l’on a

beau avoir fait tout ce qu’on peut pour s’endurcir, c’est

néanmoins chose pénible que de songer que vous avez

la moitié de l’Écosse entre vous et votre mère.

Nous arrivions à Glasgow le lendemain.

Le major nous conduisit au dépôt, où un soldat qui

avait trois chevrons sur le bras et un flot de rubans à son

bonnet, montra tout ce qu’il avait de dents aux

mâchoires, à la vue de Jim, et fit trois fois le tour de sa

personne pour le considérer à son aise, comme s’il

s’était agi du château de Carlisle.

Puis il s’approcha de moi, me donna des bourrades



160

dans les côtes, tâta mes muscles, et fut presque aussi

content de moi que de Jim.

– Voilà ce qu’il nous faut, major, voilà ce qu’il nous

faut, répétait-il sans cesse. Avec un million de nos

gaillards, nous pouvons tenir tête à ce que Boney a de

mieux.

– Comment cela marche-t-il ? demanda le major.

– Ils font un effet piteux, à la vue, dit-il, mais à force

de les lécher, ils prendront quelque forme. Les hommes

d’élite ont été transportés en Amérique, et nous sommes

encombrés de miliciens et de recrues.

– Ah ! dit le major, nous aurons en face de nous de

vieux, de bons soldats. Vous deux, si vous avez besoin

de quelque aide, venez me trouver.

Il nous fit un signe de tête et nous quitta.

Nous commençâmes à comprendre qu’un major, qui

est votre officier, est un personnage fort différent d’un

major qui se trouve être votre voisin de campagne.

Soit, mais à quoi bon vous ennuyer de toutes ces

choses ?

J’userais une quantité de bonnes plumes d’oie rien

qu’à vous raconter ce que nous fîmes, Jim et moi, au

dépôt de Glasgow, comment nous arrivâmes à connaître

nos officiers et nos camarades, et comment ils firent



161

notre connaissance.

Bientôt arriva la nouvelle que les gens de Vienne,

occupés jusqu’alors à découper l’Europe en tranches

comme s’il s’agissait d’un gigot de mouton, étaient

rentrés à tire d’aile dans leurs pays respectifs, que tout

ce qui s’y trouvait, hommes et chevaux, était en marche

vers la France.

Nous entendîmes parler aussi de grands

rassemblements, de grandes revues de troupes, qui

avaient lieu à Paris.

Puis on nous dit que Wellington était dans les Pays-

Bas, et que ce serait à nous et aux Prussiens à subir le

premier choc.

Le gouvernement embarquait des hommes et des

hommes, aussi vite qu’il pouvait.

Tous les ports de la côte Est étaient bondés de

canons, de chevaux, de munitions.

Le trois juin, nous reçûmes à notre tour notre ordre

de mise en marche.

Le soir même, nous nous embarquâmes à Leith, et

nous arrivâmes à Ostende le lendemain au soir.

C’était le premier pays étranger que je voyais.

Il en était d’ailleurs de même pour la plupart de mes

camarades, car il y avait surtout des jeunes soldats dans



162

les rangs.

Je crois revoir encore les eaux bleues, les lignes

courbes des vagues du ressac, la longue plage jaune, et

les bizarres moulins qui pivotent en battant des ailes,

chose qu’on chercherait vainement d’un bout à l’autre

de l’Écosse.

C’était une ville propre, bien tenue, mais la taille y

était au-dessous de la moyenne, et on n’y trouvait à

acheter ni ale ni galettes de farine d’avoine.

De là nous nous rendîmes dans un endroit nommé

Bruges, puis de là à Gand où nous fûmes réunis avec le

52ème et le 95ème, deux régiments qui, avec le nôtre,

formaient une brigade.

C’est une ville étonnante, Gand, pour les clochers et

les constructions en pierre.

D’ailleurs, parmi toutes les villes que nous

traversâmes, il n’en était guère qui n’eût une église plus

belle qu’aucune de celles de Glasgow.

De là nous marchâmes sur Ath, petit village situé

sur une rivière ou plutôt sur un filet d’eau qui se

nomme le Dender.

Nous y fûmes logés surtout dans des tentes, car il

faisait un beau temps ensoleillé – et toute la brigade fut

occupée du matin au soir à faire l’exercice.





163

Nous étions commandés par la général Adams, nous

avions pour colonel Reynell, mais ce qui nous donnait

le plus de courage, c’était de songer que nous avions

pour commandant en chef le Duc, dont le nom était

comme une sonnerie de clairon.

Il était à Bruxelles avec le gros de l’armée, mais

nous savions que nous le verrions bientôt s’il en était

besoin.

Je n’avais jamais vu autant d’Anglais réunis, et je

dois dire que j’éprouvais quelque dédain à leur égard,

comme cela se voit toujours chez les gens qui habitent

aux environs d’une frontière. Mais les deux régiments

qui étaient avec nous étaient dans d’aussi bons rapports

de camaraderie qu’on pouvait le souhaiter.

Le 52ème avait un effectif d’un millier d’hommes, et

comptait beaucoup de vieux soldats de la Péninsule.

Le 95ème régiment se composait de carabiniers, et ils

avaient un habit vert au lieu du rouge.

C’était chose étrange que de les voir charger, car ils

entouraient la balle d’un chiffon graissé, et la faisaient

entrer avec un maillet, mais aussi ils tiraient plus loin et

plus juste que nous.

Toute cette partie de la Belgique était alors couverte

de troupes anglaises, car la Garde y était aussi, aux

environs d’Enghien, et il y avait des régiments de



164

cavalerie, de notre côté, à quelque distance.

Comme vous le voyez, Wellington était obligé de

déployer toutes ses forces, car Boney était derrière son

rideau de forteresses, et naturellement nous n’avions

aucun moyen de savoir par quel côté il déboucherait.

Toutefois on pouvait être certain qu’il arriverait par

où on l’attendrait le moins.

D’un côté, il pouvait s’avancer entre nous et la mer,

et nous couper ainsi de l’Angleterre ; d’un autre côté, il

était libre de se glisser entre les Prussiens et nous. Mais

le Duc était aussi malin que lui, car il avait autour de lui

toute sa cavalerie et ses troupes légères déployées

comme une vaste toile d’araignée, de telle sorte que dès

qu’un Français aurait mis le pied par-dessus la

frontière, le Duc était en mesure de concentrer toutes

ses troupes à l’endroit convenable.

Pour moi, j’étais fort heureux à Ath, où les gens

étaient pleins de bonté et de simplicité.

Un fermier nommé Bois, dans les champs duquel

nous étions campés, fut un excellent ami pour la plupart

de nous.

À nos moments perdus, nous lui bâtîmes une grange

de bois, et plus d’une fois, moi et Job Seaton, mon

serre-file, nous avons mis son linge à sécher sur des

cordes : on eut dit que l’odeur du linge humide avait



165

plus que tout autre chose le don de nous reporter tout

droit à la pensée du foyer domestique.

Je me suis souvent demandé si ce brave homme et

sa femme vivent encore. Ce n’est guère probable, car

bien que vigoureux, ils avaient dépassé le milieu de la

vie à cette époque-là.

Jim venait aussi quelque fois avec nous, et restait à

fumer dans la vaste cuisine flamande, mais c’était

maintenant un Jim tout différent de celui d’autrefois.

Il avait toujours eu un fond de dureté, mais on eût

dit que son malheur l’avait entièrement pétrifié. Jamais

je ne vis de sourire sur ses lèvres.

Il était bien rare qu’il parlât. Tout son esprit se

concentrait sur l’idée de se venger de de Lissac, qui lui

avait ravi Edie.

Il passait des heures assis, le menton appuyé sur ses

deux mains, le regard fixe, le sourcil froncé, tout

absorbé par une seule pensée.

Cela avait fait d’abord de lui, jusqu’à un certain

point, la cible des plaisanteries de certains, mais quand

ils le connurent mieux, ils s’aperçurent qu’il ne faisait

pas bon rire de lui, et ils le laissèrent tranquille.

À cette époque, nous nous levions de fort bonne

heure, et généralement la brigade entière était sous les

armes dès la première lueur du jour.



166

Un matin, – c’était le seize juin, nous venions de

nous former, le général Adams était allé à cheval

donner un ordre au colonel Reynell, à environ une

portée de fusil de l’endroit où je me trouvais, quand

tout à coup tous deux fixèrent avec persistance leur

regard sur la route de Bruxelles.

Aucun de nous n’osa remuer la tête, mais tous les

hommes du régiment tournèrent les yeux de ce côté, et

là nous vîmes un officier, portant la cocarde d’aide de

camp du général, arriver sur la route à grand fracas, de

toute la vitesse qu’il pouvait donner à son grand cheval

gris pommelé.

Il penchait la tête sur la crinière, et lui cinglait le cou

avec le reste des rênes. On eût dit que sa vie dépendait

de sa rapidité.

– Holà, Reynell, dit le général, voilà qui commence

à avoir l’air sérieux. Qu’est-ce que vous dites de cela ?

Tous deux mirent leur cheval au trot pour s’avancer,

et Adams ouvrit vivement la dépêche que lui tendit le

messager.

L’enveloppe n’était pas encore à terre qu’il fit demi-

tour, et agita la lettre au-dessus de sa tête, comme il

l’eût fait de son sabre.

– Rompez les rangs ! cria-t-il. Revue générale et

mise en marche dans une demi-heure.



167

Alors pendant un instant, il y eut grand bruit, grande

agitation, et les nouvelles volèrent de bouche en

bouche.

Napoléon avait franchi la frontière la veille, poussé

les Prussiens devant lui, et s’était déjà fort avancé dans

l’intérieur du pays, à l’est par rapport à nous, avec cent

cinquante mille hommes.

Nous courûmes de tous côtés rassembler nos effets,

et déjeuner.

Moins d’une heure après, nous étions en marche,

laissant derrière nous pour toujours Ath et le Dender.

Il n’y avait pas un moment à perdre, car les

Prussiens n’avaient donné à Wellington aucunes

nouvelles de ce qui se passait, et bien qu’il se fût élancé

de Bruxelles aux premières rumeurs de l’événement,

comme un bon chien de garde sort de son chenil, c’était

difficile de supposer qu’il pourrait arriver assez à temps

pour porter secours aux Prussiens.

C’était une belle et chaude matinée, et pendant que

la brigade marchait sur la large chaussée belge, la

poussière s’en élevait comme eut fait la fumée d’une

batterie.

Je puis vous dire que nous bénîmes celui qui avait

planté les peupliers sur les bords, car leur ombre valait

mieux pour nous que de la boisson.



168

À travers champs, à gauche comme à droite, il y

avait d’autres routes, l’une tout près de la nôtre, l’autre

à un mille ou plus.

Une colonne d’infanterie suivait la plus rapprochée.

C’était une belle rivalité qui nous animait, car des

deux côtés on mettait toute son énergie à jouer des

jambes.

Il flottait autour d’eux une si large guirlande de

poussière, que nous distinguions seulement les canons

de fusils et les bonnets de peau d’ours pointant çà et là,

ou la tête et les épaules d’un officier monté, dominant

le nuage, et le drapeau qui flottait au vent.

C’était une brigade de la Garde, mais nous ne

savions pas laquelle, car il y en avait deux qui faisaient

la campagne avec nous.

Dans le lointain, on voyait aussi sur la route un épais

nuage de poussière, mais qui s’entrouvrant de temps à

autre, laissait apercevoir un long chapelet de grains

scintillants d’un éclat d’argent.

La brise apportait un tel bruit de musique grondante,

sonore, éclatante, que jamais je n’entendis rien de

pareil.

Si j’avais été laissé à moi-même, j’aurais été

longtemps à savoir ce que c’était, mais nos caporaux et

nos sergents étaient tous d’anciens soldats, et il y en



169

avait un qui marchait à côté de moi, hallebarde en main,

et qui était intarissable en conseils et renseignements.

– C’est la grosse cavalerie, dit-il. Vous voyez ce

double reflet. Cela signifie qu’ils ont le casque aussi

bien que la cuirasse. Ce sont les Royaux ou les

Enniskillens, ou la Maison du Roi. Vous pouvez

entendre leurs cymbales et leurs timbales. La grosse

cavalerie française est trop forte pour nous. Ils sont

dans la proportion de dix contre un, et de bons soldats

aussi. Il faut viser à leur figure ou à leur cheval.

Rappelez-vous cela, quand ils arriveront sur nous. Sans

quoi, vous recevrez quatre pieds de lame à travers le

foie pour vous apprendre à vivre. Écoutez, écoutez,

écoutez ! Voici la vieille musique qui reprend !

Il parlait encore que se fit entendre le grondement

sourd d’une canonnade quelque part au loin, à l’est de

nous.

C’était grave et rauque.

On eût dit un rugissement de quelque bête féroce,

toute barbouillée de sang, qui ne prospère qu’aux

dépens des existences humaines.

Au même instant on cria derrière nous : « Eh ! Eh !

Eh ! » Et quelqu’un commanda d’une voix forte :

« Laissez passer les canons ! »

Je tournai la tête et je vis les compagnies d’arrière-



170

garde ouvrir soudain les rangs et se jeter de chaque côté

de la route, pendant que six chevaux couleur crème,

attelés par paires, galopant ventre à terre, arrivaient à

grand fracas dans l’espace libre, traînant un beau canon

de douze qui tournait et craquait derrière eux.

Puis, il en vint un second, un troisième, vingt-quatre

en tout, ils passèrent près de nous avec grand bruit,

grand vacarme, les hommes en uniformes bleus, se

tenant bien cramponnés aux canons et aux caissons, les

conducteurs jurant, faisant claquer leurs fouets, les

crinières flottant au vent, les écouvillons et les seaux

s’agitant avec un bruit de ferraille.

L’air était tout remué de cette agitation fébrile, du

tintement sonore des chaînes.

Un grondement sourd monta des fosses.

Les artilleurs y répondirent par des cris, et nous

vîmes rouler devant nous un nuage gris, et quantité de

bonnets à poils firent par moments tache dans

l’obscurité.

Puis les compagnies se refermèrent, pendant que le

grondement qui s’entendait en avant de nous devenait

plus fort et plus grave que jamais.

– Il y a là trois batteries, dit le sergent. Ce sont des

Bull et des Webber Smith. Ces derniers sont neufs. Il y

en a davantage en avant de nous, car je vois ici la trace



171

laissée par un canon de neuf, et tous les autres sont de

douze. Si vous tenez à être atteint, donnez la préférence

à un canon de douze, car un de neuf vous écrabouille,

tandis que celui de douze vous coupe en deux comme

une carotte.

Et il continua, en me donnant des détails sur les

horribles blessures qu’il avait vues, ce qui glaçait mon

sang dans mes veines.

Vous auriez frotté toutes nos figures avec du blanc

d’Espagne, que vous ne les auriez pas rendues plus

blanches.

– Ah ! Ah ! Vous aurez l’air encore plus malades,

quand vous aurez un paquet de mitraille dans les tripes !

dit-il.

À ce moment, voyant rire plusieurs vieux soldats, je

commençai à comprendre que cet homme essayait de

nous faire peur.

Je me mis aussi à rire, et les autres en firent autant,

mais on ne riait pas de très bon coeur.

Le soleil était presque au-dessus de nos têtes quand

on fit halte, dans une petite localité nommée Hal.

Il y a là une vieille pompe que je fis marcher pour

remplir mon shako. Jamais une cruche d’ale d’Écosse

ne me parut aussi bonne que cette eau-là.





172

Des canons passèrent encore devant nous, puis les

Hussards de Vivian : il y en avait trois régiments, fort

coquets sur leurs beaux chevaux bai brun.

C’était un régal pour l’oeil.

Les canons faisaient plus de bruit que jamais, et cela

faisait vibrer mes nerfs, tout comme jadis, lorsque Edie

à côté de moi, quelques années auparavant, j’avais

assisté à la lutte du navire de commerce contre les

corsaires.

Ce bruit était maintenant si fort qu’il me semblait

que l’on devait se battre de l’autre côté du bois le plus

proche, mais mon ami le sergent en savait plus long.

– C’est à douze ou quinze milles d’ici, dit-il. Vous

pouvez en être certain, le général sait qu’on n’a pas

besoin de nous, sans quoi nous ne serions pas à nous

reposer à Hal.

Il disait vrai, comme on le vit bien, car une minute

après, le colonel arriva pour nous donner l’ordre de

former des faisceaux et de bivouaquer sur place.

Nous y passâmes toute la journée, pendant laquelle

nous vîmes défiler de la cavalerie, de l’infanterie, de

l’artillerie, Anglais, Hollandais, Hanovriens.

La musique endiablée dura jusqu’au soir, s’enflant

parfois en un rugissement, retombant parfois en un

grondement indistinct.



173

Vers huit heures du soir, elle cessa complètement.

Nous nous rongions d’impatience, comme vous

pensez bien, d’apprendre ce qui se passait, mais nous

savions que ce que ferait le Duc, serait bien fait, ce qui

finit par nous inspirer un peu de patience.

Le lendemain, la brigade resta à Hal, tout le matin,

mais vers midi, un ordonnance arriva de la part du Duc,

et nous avançâmes jusqu’à un petit village appelé

Braine le... je ne sais plus quoi.

Il n’était que temps, car un orage terrible fondit tout

à coup sur nous, déversant des torrents d’eau qui

changèrent tous les champs et tous les chemins en

marais et bourbiers.

Dans ce village, les granges nous offrirent un abri, et

nous y trouvâmes deux traînards, l’un faisait partie d’un

régiment à jupon, l’autre était un homme de la légion

allemande, et ils avaient à nous apprendre des nouvelles

qui étaient aussi sombres que le temps.

Boney avait rossé les Prussiens la veille, et nos

hommes avaient eu bien de la peine à tenir bon contre

Ney : ils avaient pourtant fini par le battre.

Cela vous fait aujourd’hui l’effet d’une vieille

histoire toute défraîchie, mais vous ne pouvez pas vous

figurer notre empressement à nous entasser autour des

deux hommes dans la grange.



174

On se battait, on se bousculait, rien que pour attraper

un mot de ce qu’ils disaient, et ceux qui avaient entendu

étaient à leur tour assaillis par la foule de ceux qui ne

savaient rien.

On rit, on applaudit, on gémit tour à tour, en

entendant raconter que la 44ème avait reçu la cavalerie

en ligne, que les Hollando-Belges avaient pris la fuite,

que la Garde Noire avait laissé pénétrer les Lanciers

dans son carré, et les y avait tués à loisir. Mais les

Lanciers mirent les rieurs de leur côté en réduisant le

69ème à sa plus simple expression et emportant un des

drapeaux.

Et pour conclure, le Duc battait en retraite afin de

conserver le contact avec les Prussiens.

Le bruit courait qu’il choisirait son terrain et

livrerait une grande bataille à l’endroit même où nous

avions fait halte.

Et nous vîmes bientôt que ce bruit était fondé, car le

temps s’éclaircit vers le soir, et tout le monde monta sur

la crête pour voir ce qui pouvait se voir.

C’était une belle campagne de terres à blé et de

prairies.

Les récoltes commençaient à jaunir, et les seigles,

qui étaient superbes, atteignaient l’épaule d’un homme.

Il était impossible de concevoir un tableau plus



175

paisible.

De quelque côté qu’on portât les yeux, on ne voyait

que collines aux courbes onduleuses toutes couvertes de

blé, et par-dessus elles, les petits clochers de village

dressant leurs pointes parmi les peupliers. Mais à

travers tout ce joli tableau, apparaissait comme la

marque d’un coup de fouet, une longue ligne d’hommes

en marche, habillés les uns de rouge, les autres de vert,

d’autres de bleu, de noir, se dirigeant en zigzag par la

plaine, encombrant les routes ; l’une des extrémités si

rapprochée, qu’elle pouvait entendre nos appels, quand

les hommes mirent leurs fusils en faisceaux, sur la crête

à notre gauche, tandis que l’autre extrémité se perdait

dans les bois, aussi loin que nous pouvions voir.

Puis, sur d’autres routes, nous apercevions les

attelages de chevaux tirant à grand-peine, l’éclat

sombre des canons, les hommes qui se courbaient,

s’arc-boutaient pour pousser aux roues et les dégager de

la vase épaisse, profonde.

Pendant que nous étions là, régiment par régiment,

brigade par brigade, vinrent prendre position sur la

crête, et avant le coucher du soleil, nous étions formés

en une ligne de plus de soixante mille hommes, fermant

à Napoléon la route de Bruxelles.

Mais la pluie avait recommencé avec force. Nous

autres, du 77ème, nous nous précipitâmes de nouveau

176

dans notre grange. Nous étions bien mieux abrités que

le plus grand nombre de nos camarades, qui durent

rester étendus dans la boue, sous les rafales de l’orage,

et attendre ainsi jusqu’à la première lueur du jour.









177

XII





L’Ombre sur la terre



Il faisait encore une pluie fine le matin ; des nuages

bruns se mouvaient sous un vent humide et glacial.

J’éprouvai une impression étrange en ouvrant les

yeux, quand je songeai que je prendrais part, ce jour-là,

à une bataille, bien qu’aucun de nous ne s’attendît à une

bataille telle que celle qui se livra.

Toutefois, nous étions debout, et tout prêts dès la

première clarté, et quand nous ouvrîmes les portes de

notre grange, nous entendîmes la plus divine musique

que j’aie jamais écoutée, et qui jouait quelque part, dans

le lointain.

Nous nous étions formés en petits groupes pour y

prêter l’oreille. Comme c’était doux, innocent,

mélancolique. Mais notre sergent éclata de rire en

voyant combien nous étions charmés.

– Ce sont les musiques françaises, dit-il, et si vous

montez jusque par ici, vous verrez ce que bon nombre



178

d’entre vous pourront bien ne plus revoir.

Nous montâmes.

La belle musique arrivait encore à nos oreilles. Nous

nous arrêtâmes sur une hauteur qui se trouvait à

quelques pas de la grange.

Là-bas, au pied de la pente, à une demi-portée de

fusil de nous, s’élevait une coquette maison de ferme

couverte de tuiles, entourée d’une haie avec un bout de

verger.

Tout autour étaient rangés en ligne des hommes en

habits rouges et hauts bonnets de fourrure, qui

travaillaient avec une activité d’abeilles, à percer des

trous dans les murailles et à barrer les portes.

– Ceux-là, ce sont les compagnies légères de la

Garde, dit le sergent. Ils tiendront bon dans cette ferme,

tant qu’un seul sera capable de remuer le doigt. Mais

regardez par-dessus. Vous verrez les feux de bivouac

des Français.

Nous regardâmes de l’autre côté de la vallée, vers la

crête basse, et nous vîmes un millier de petites pointes

jaunes de flamme, surmontées d’un panache de fumée

noire qui montait lentement dans l’air alourdi.

Il y avait une autre ferme sur la pente opposée de la

vallée, et pendant que nous regardions, apparut soudain

sur un tertre voisin, un petit groupe de cavaliers qui



179

nous examinèrent attentivement.

Il y avait, en arrière, une douzaine de hussards, et en

avant, cinq hommes, dont trois coiffés de casques, un

autre avec un long plumet rouge et droit à son chapeau.

Le dernier avait une coiffure basse.

– Par Dieu ! s’écria le sergent. C’est lui, c’est

Boney, celui qui monte le cheval gris. Oui, j’en

parierais un mois de solde.

J’écarquillai les yeux pour le voir, cet homme qui

avait étendu au-dessus de toute l’Europe cette grande

Ombre, qui avait plongé les Nations dans les ténèbres

pendant vingt-cinq ans, cette Ombre qui était même

allée s’étendre jusqu’au-dessus de notre ferme

lointaine, et nous avait violemment arrachés, moi, Edie

et Jim, à l’existence que nos familles avaient menées

avant nous.

Autant que je pus en juger à cette distance, c’était un

homme trapu, aux épaules carrées.

Il tenait appliquée à ses yeux sa lorgnette, en

écartant fortement les coudes de chaque côté.

J’étais encore occupé à le regarder, quand j’entendis

à côté de moi un fort souffle de respiration.

C’était Jim, dont les yeux luisaient comme des

charbons ardents.





180

Il avançait la figure jusque sur mon épaule.

– C’est lui, Jock, dit-il à voix basse.

– Oui, c’est Boney, répondis-je.

– Non, non, c’est lui ; c’est de Lapp, ou de Lissac, à

moins que ce démon n’ait encore quelque autre nom.

C’est lui.

Alors je le reconnus immédiatement.

C’était le cavalier dont le chapeau était orné d’un

grand plumet rouge.

Même à cette distance, j’aurais juré que c’était lui,

en voyant ses épaules tombantes et sa façon de porter la

tête.

Je fermai les mains sur le bras de Jim, car je voyais

bien qu’il avait le sang en ébullition à la vue de cet

homme, et qu’il était capable de n’importe quelle folie.

Mais à ce moment il sembla que Bonaparte se

penchait et disait à de Lissac quelques mots.

Le groupe fit demi-tour et disparut pendant que

résonnait un coup de canon, et que d’une batterie placée

sur la crête partait un nuage de fumée blanche.

Au même instant, on sonna, dans notre village, au

rassemblement.

Nous courûmes à nos armes et on se forma.



181

Il y eut une série de coups de feu tirés tout le long de

la ligne, et nous crûmes que la bataille avait commencé,

mais en réalité cela venait de ce que nos canonniers

nettoyaient leurs pièces.

Il était en effet à craindre que les amorces n’aient

été mouillées par l’humidité de la nuit.

De l’endroit où nous étions, nous avions sous les

yeux un spectacle qui méritait qu’on passât la mer pour

le voir.

Sur notre crête s’étendaient les carrés,

alternativement rouges et bleus, qui allaient jusqu’à un

village, situé à plus de deux milles de nous.

On se disait néanmoins tout bas, de rang en rang,

qu’il y avait trop de bleu et pas assez de rouge, car les

Belges avaient montré la veille qu’ils n’avaient pas le

coeur assez ferme pour la besogne, et nous avions vingt

mille de ces hommes-là comme camarades.

En outre, nos troupes anglaises elles-mêmes étaient

composées de miliciens et de recrues, car l’élite de nos

vieux régiments de la Péninsule étaient encore sur des

transports, en train de passer l’Océan, au retour de

quelque stupide querelle avec nos parents d’Amérique.

Nous avions toutefois, avec nous, les peaux d’ours

de la Garde, formant deux fortes brigades, les bonnets

des Highlanders, les bleus de la Légion allemande, les



182

lignes rouges de la brigade Pack, de la brigade de

Kempt, le petit pointillé vert des carabiniers, disposés à

l’avant.

Nous savions que, quoiqu’il arrivât, c’étaient des

gens à tenir bon partout où on les placerait, et qu’ils

avaient à leur tête un homme capable de les placer dans

les postes où ils pourraient tenir bon.

Du côté des Français, nous n’apercevions guère que

le clignotement de leurs feux de bivouac, et quelques

cavaliers dispersés sur les courbes de la crête. Mais

comme nous étions là à attendre, tout à coup retentit la

bruyante fanfare de leurs musiques.

Leur armée entière monta et déborda, par-dessus la

faible hauteur qui les avait cachés ; les brigades

succédant aux brigades, les divisions aux divisions,

jusqu’à ce qu’enfin toute la pente, jusqu’en bas, eût pris

la couleur bleue de leurs uniformes, et scintillât de

l’éclat de leurs armes.

On eût dit qu’ils n’en finiraient pas, car il en venait,

il en venait, sans interruption, pendant que nos

hommes, appuyés sur leurs fusils, fumant leur pipe,

regardaient là-bas ce vaste rassemblement, et écoutaient

ce que savaient les vieux soldats qui avaient déjà

combattu contre les Français.

Puis, lorsque l’infanterie se fut formée en masses



183

longues et profondes, leurs canons arrivèrent en

bondissant et tournant le long de la pente.

Rien de plus joli à voir que la prestesse avec

laquelle ils les mirent en batterie, tout prêts à entrer en

action.

Ensuite, à un trot imposant, se présenta la cavalerie,

trente régiments au moins, avec la cuirasse, le plumet

au casque, armés du sabre étincelant ou de la lance à

pennon.

Ils se formèrent sur les flancs et en arrière en

longues lignes mobiles et brillantes.

– Voilà nos gaillards, s’écria notre vieux sergent. Ce

sont des goinfres à la bataille. Oh pour cela ! oui. Et

vous voyez ces régiments au milieu, ceux qui ont de

grands shakos, un peu en arrière de la ferme. C’est la

Garde. Ils sont vingt mille, mes enfants, tous des

hommes d’élite, des diables à tête grise, qui n’ont fait

autre chose que de se battre depuis le temps où ils

n’étaient pas plus haut que mes guêtres. Ils sont trois

contre deux, ils ont deux canons contre un, et par Dieu !

vous autres recrues, ils vous feront désirer d’être

revenus à Argyle street, avant d’en avoir fini avec vous.

Il n’était guère encourageant, notre sergent, mais il

faut dire qu’il avait été à toutes les batailles depuis la

Corogne, et qu’il avait sur la poitrine une médaille avec



184

sept barrettes, de sorte qu’il avait le droit de parler

comme il lui plaisait.

Quand les Français se furent rangés entièrement, un

peu hors de la portée des canons, nous vîmes un petit

groupe de cavaliers tout chamarrés d’argent, d’écarlate

et d’or, circuler rapidement entre les divisions, et sur

leur passage éclatèrent, des deux côtés, des cris

d’enthousiasme, et nous pûmes voir des bras s’allonger,

des mains s’agiter vers eux.

Un instant après, le bruit cessa.

Les deux armées restèrent face à face dans un

silence absolu, terrible.

C’est un spectacle qui revient souvent dans mes

rêves.

Puis, tout à coup, il se produisit un mouvement

désordonné parmi les hommes qui se trouvaient juste

devant nous.

Une mince colonne se détacha de la grosse masse

bleue, et s’avança d’un pas vif vers la ferme située en

bas de notre position.

Elle n’avait pas fait cinquante pas qu’un coup de

canon partit d’une batterie anglaise à notre gauche.

La batailla de Waterloo venait de commencer.

Il ne m’appartient pas de chercher à vous raconter



185

l’histoire de cette bataille, et d’ailleurs je n’aurais pas

demandé mieux que de me tenir en dehors d’un pareil

événement, s’il n’était pas arrivé que notre destin, celui

de trois modestes êtres qui étaient venus là de la

frontière, avait été de nous y mêler au même point que

s’il s’était agi de n’importe lequel de tous les rois ou

empereurs.

À dire honnêtement la vérité, j’en ai appris sur cette

bataille, plus par ce que j’ai lu que par ce que j’ai vu.

En effet, qu’est-ce que je pouvais voir, avec un

camarade de chaque côté, et une grosse masse de fumée

blanche au bout de mon fusil.

Ce fut par les lèvres et par les conversations d’autres

personnes que j’appris comment la grosse cavalerie

avait fait des charges, comment elle avait enfoncé les

fameux cuirassiers, comment elle fut hachée en

morceaux avant d’avoir pu revenir.

C’est aussi par là que j’appris tout ce qui concerne

les attaques successives, la fuite des Belges, la fermeté

qu’avaient montrée Pack et Kempt.

Mais je puis, d’après ce que je sais par moi-même,

parler de ce que nous vîmes nous-mêmes par les

intervalles de la fumée et les moments d’accalmie de la

fusillade, et c’est précisément cela que je vous

raconterai.



186

Nous étions à la gauche de la ligne, et en réserve,

car le duc craignait que Boney ne cherchât à nous

tourner de ce côté, pour nous prendre par derrière, de

sorte que nos trois régiments, ainsi qu’une autre brigade

anglaise et les Hanovriens, avaient été postés là pour

être prêts à tout hasard.

Il y avait aussi deux brigades de cavalerie légère,

mais l’attaque des Français se faisait entièrement de

front, si bien que la journée était déjà assez avancée

avant qu’on eût réellement besoin de nous.

La batterie anglaise, qui avait tiré le premier coup de

canon, continuait à faire feu bien loin vers notre

gauche.

Une batterie allemande travaillait ferme à notre

droite.

Aussi étions-nous complètement enveloppés de

fumée, mais nous n’étions pas cachés au point de rester

invisibles pour une ligne d’artillerie française, postée en

face de nous, car une vingtaine de boulets traversèrent

l’air avec un sifflement aigu, et vinrent s’abattre juste

au milieu de nous.

Comme j’entendis le bruit de l’un d’eux qui passa

près de mon oreille, je baissai la tête comme un homme

qui va plonger, mais notre sergent me donna une

bourrade dans les côtes avec le bout de sa hallebarde.



187

– Ne vous montrez pas si poli que ça, dit-il. Ce sera

assez tôt pour le faire une fois pour toutes quand vous

serez touché.

Il y eut un de ces boulets qui réduisit en une bouillie

sanglante cinq hommes à la fois, et je vis ce boulet

immobile par terre. On eût dit un ballon rouge de

football.

Un autre traversa le cheval de l’adjudant avec un

bruit sourd comme celui d’une pierre lancée dans de la

boue. Il lui brisa les reins et le laissa là gisant, comme

une groseille éclatée.

Trois autres boulets tombèrent plus loin vers la

droite. Les mouvements désordonnés et les cris nous

apprirent qu’ils avaient porté.

– Ah ! James, vous avez perdu une bonne monture,

dit le major Reed, qui se trouvait juste devant moi, en

regardant l’adjudant dont les bottes et les culottes

ruisselaient de sang.

– Je l’avais payé cinquante belles livres à Glasgow,

dit l’autre. N’êtes-vous pas d’avis, major, que les

hommes feraient mieux de se tenir couchés, maintenant

que les canons ont précisé leur tir sur nous ?

– Pfut ! dit l’autre, ils sont jeunes, James. Cela leur

fera du bien.

– Ils en apprendront assez, avant que la journée soit



188

finie, répondit l’adjudant.

Mais à ce moment, le colonel Reynell vit que les

carabiniers et le 52ème étaient couchés à droite et à

gauche de nous, de sorte qu’il nous commanda de nous

étendre aussi à terre. Nous fûmes rudement contents,

lorsque nous pûmes entendre les projectiles passer, en

hurlant comme des chiens affamés, par-dessus notre dos

à quelques pieds de hauteur.

Même alors un bruit sourd, un éclaboussement

presque à chaque minute, puis un cri de douleur, un

trépignement de bottes sur le sol, nous apprenaient que

nous subissions de grosses pertes.

Il tombait une pluie fine.

L’air humide maintenait la fumée près de terre :

aussi nous ne pouvions voir que par intervalles ce qui se

passait juste devant nous, bien que le grondement des

canons nous montra que la bataille était engagée sur

toute la ligne.

Quatre cents pièces tournaient alors ensemble, et

faisaient assez de bruit pour nous briser le tympan.

En effet, il n’y eut pas un de nous à qui il ne resta un

sifflement dans la tête pendant bien des jours qui

suivirent.

Juste en face de nous, sur la pente de la hauteur, il y

avait un canon français et nous distinguions



189

parfaitement les servants de cette pièce.

C’était de petits hommes agiles, avec des culottes

très collantes, de grands chapeaux, avec de grands

plumets raides et droits, mais ils travaillaient comme

des tondeurs de moutons, ne faisant que bourrer, passer

l’écouvillon, et tirer.

Ils étaient quatorze quand je les vis pour la première

fois.

La dernière, ils n’étaient plus que quatre, mais ils

travaillaient plus activement que jamais.

La ferme qu’on appelle Hougoumont était en bas, en

face de nous.

Pendant toute la matinée, nous pûmes voir qu’il s’y

livrait une lutte terrible, car les murs, les fenêtres, les

haies du verger n’étaient que flammes et fumée et il en

sortait des cris et des hurlements tels que je n’avais

jamais rien entendu de pareil jusqu’alors.

Elle était à moitié brûlée, tout éventrée par les

boulets.

Dix mille hommes martelaient ses portes, mais

quatre cents soldats de la garde s’y maintinrent pendant

la matinée, deux cents pendant la soirée, et pas un

Français n’en dépassa le seuil.

Mais comme ils se battaient, ces Français !



190

Ils ne faisaient pas plus de cas de leur vie que de la

boue dans laquelle ils marchaient.

Un d’eux, – je crois le voir encore, – un homme au

teint hâlé, assez repus, et qui marchait avec une canne,

s’avança en boitant, tout seul, pendant une accalmie de

la fusillade, vers la porte latérale de Hougoumont, où il

se mit à frapper, en criant à ses hommes de les suivre.

Il resta là cinq minutes, allant et venant devant les

canons de fusil qui l’épargnaient, jusqu’à ce qu’enfin

un tirailleur de Brunswick, posté dans le verger, lui

cassa la tête d’un coup de feu.

Et il y en eut bien d’autres comme lui, car pendant

toute la journée, quand ils n’arrivaient pas en masses,

ils venaient par deux, par trois, l’air aussi résolu que

s’ils avaient toute l’armée sur leurs talons.

Nous restâmes ainsi tout le matin, à contempler la

bataille qui se livrait là-bas à Hougoumont ; mais

bientôt le Duc reconnut qu’il n’avait rien à craindre sur

sa droite, et il se mit à nous employer d’une autre

manière.

Les Français avaient poussé leurs tirailleurs

jusqu’au delà de la ferme.

Ils étaient couchés dans le blé encore vert en face de

nous.

De là, ils visaient les canonniers, si bien que sur



191

notre gauche trois pièces sur six étaient muettes, avec

leurs servants épars sur le sol autour d’elles.

Mais le Duc avait l’oeil à tout.

À ce moment, il arriva au galop.

C’était un homme maigre, brun, tout en nerfs, avec

un regard très vif, un nez crochu, et une grande cocarde

à son chapeau.

Il avait derrière lui une douzaine d’officiers, aussi

fringants que s’ils participaient à une chasse au renard,

mais de cette douzaine il n’en restait pas un seul le soir.

– Chaude affaire, Adams ! dit-il en passant.

– Très chaude, votre Grâce, dit notre général.

– Mais nous pouvons les arrêter, je crois. Tut ! Tut !

nous ne saurions permettre à des tirailleurs de réduire

une batterie au silence. Allez me débusquer ces gens-là,

Adams.

Alors j’éprouvai pour la première fois ce frisson

diabolique qui vous court dans le corps, quand on vous

donne votre rôle à remplir dans le combat.

Jusqu’à présent, nous n’avions pas fait autre chose

que de rester couchés et d’être tués, ce qui est la chose

la plus maussade du monde.

À présent notre tour était venu, et sur ma parole,

nous étions prêts.



192

Nous nous levâmes, toute la brigade, en formant une

ligne de quatre hommes d’épaisseur.

Alors ils se sauvèrent comme des vanneaux, en

baissant la tête, arrondissant le dos, et traînant leurs

fusils par terre.

La moitié d’entre eux échappèrent, mais nous nous

emparâmes des autres, et tout d’abord de leur officier,

car c’était un très gros homme, qui ne pouvait courir

bien vite.

Je reçus comme un coup en voyant Rob Stewart, qui

était à ma droite, planter sa baïonnette en plein dans le

large dos de cet homme, que j’entendis jeter un

hurlement de damné.

On ne fit aucun quartier dans ce champ ; on

s’escrima contre eux de la pointe ou de la crosse.

Les hommes avaient maintenant le sang en feu, et

cela n’avait rien d’étonnant, car pendant toute la

matinée, ces guêpes n’avaient cessé de nous piquer, tout

en restant presque invisibles pour nous.

Et alors, après avoir franchi l’autre bord du champ

de blé, comme nous étions sortis de la zone de fumée,

nous vîmes devant nous l’armée française tout entière,

dont nous n’étions séparés que par deux prés et un petit

sentier.

Nous jetâmes un grand cri en les voyant, et nous



193

nous serions lancés à l’attaque, si l’on nous avait laissés

faire, car les jeunes soldats ne se figurent pas que cela

puisse mal tourner pour eux jusqu’au moment où ils

sont complètement engagés.

Mais le Duc était venu au trot tout près de nous

pendant que nous avancions.

Les officiers passaient à cheval devant nous en

agitant leurs épées pour nous arrêter.

Des sonneries de clairons se firent entendre.

Il y eut des poussées, des manoeuvres, les sergents

jurant et nous bourrant de coups de hallebarde.

En moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire,

la brigade était disposée en trois petits carrés bien

dessinés, tout hérissés de baïonnettes, et disposés en

échelon, comme on dit, ce qui permettait à chacun

d’eux de tirer en travers de l’une des faces de l’autre.

Ce fut là notre salut, comme je pus le voir, tout

jeune soldat que j’étais, et il n’était même que temps.

Il y avait sur notre flanc droit une colline basse et

onduleuse.

De derrière cette colline montait un bruit auquel rien

au monde ne ressemble autant que celui des vagues sur

la côte de Berwick quand le vent vient de l’est.

La terre était tout ébranlée de ce grondement sourd :



194

l’air en était plein.

– Ferme, soixante-onzième, au nom de Dieu, tenez

ferme ! cria derrière nous la voix de notre colonel, mais

nous n’avions devant nous que la pente douce et verte

de la colline, toute piquetée de marguerites et de

pissenlits.

Puis tout à coup par-dessus la cime nous vîmes

surgir huit cents casques de cuivre, cela subitement.

Chacun de ces casques faisait flotter une longue

crinière, et sous ses casques apparurent huit cents

figures farouches, hâlées, qui s’avançaient, se

penchaient jusque sur les oreilles d’un même nombre de

chevaux.

Pendant un instant, on vit briller des cuirasses,

brandir des sabres, des crinières s’agiter, des naseaux

rouges s’ouvrir, se fermer avec fureur. Des sabots

battirent l’air devant nous.

Alors la ligne des fusils s’abaissa. Nos balles se

heurtèrent contre leurs cuirasses avec le crépitement de

la grêle contre une fenêtre.

Je fis feu comme les autres et me hâtai de recharger,

en regardant devant moi, à travers la fumée, où je vis un

objet long et mince qui allait flottant lentement en avant

et en arrière.

Un coup de clairon nous avertit de cesser le feu.



195

Une bouffée de vent emporta le voile qui s’étendait

devant nous et alors nous pûmes voir ce qui s’était

passé.

Je m’étais attendu à voir la moitié de ce régiment de

cavalerie couché à terre, mais soit que leurs cuirasses

les eussent protégés, soit que par suite de notre jeunesse

et de l’agitation que nous avait causée leur approche,

nous eussions tiré haut, notre feu ne leur avait pas causé

grand dommage.

Environ trente chevaux gisaient par terre, trois

ensemble à moins de dix yards de moi, celui du milieu

était complètement sur le dos, les quatre pattes en l’air,

et c’était l’une de ces pattes que j’avais vue s’agiter à

travers la fumée.

Il y avait huit ou dix morts et autant de blessés, qui

restaient assis sur l’herbe, la plupart tout étourdis, mais

l’un d’eux criant à tue-tête :

– Vive l’Empereur !

Un autre, qui avait reçu une balle dans la cuisse, un

grand diable à moustache noire, était assis le dos contre

le cadavre de son cheval.

Ramassant sa carabine, il fit feu avec autant de

sang-froid que s’il avait concouru pour le tir à la cible,

et il atteignit en plein front Angus Myres qui n’était

séparé de moi que par deux hommes.



196

Il allongeait la main pour prendre une autre carabine

qui se trouvait tout près, mais avant qu’il eût le temps

de la saisir, le gros Hodgson, qui formait le pivot de la

compagnie de Grenadiers, accourut et lui planta sa

baïonnette dans la gorge. Grand dommage, car c’était

un fort bel homme !

Tout d’abord je m’imaginai que les cuirassiers

s’étaient enfuis à la faveur de la fumée, mais ils

n’étaient pas gens à le faire aussi facilement.

Leurs chevaux avaient dévié sous notre feu.

Ils avaient continué leur course au delà de notre

carré et reçu le feu des deux carrés placés plus loin.

Alors ils franchirent une haie, rencontrèrent un

régiment de Hanovriens formé en ligne et les traitèrent

comme ils nous auraient traités si nous n’avions pas été

aussi prompts.

Ils le taillèrent en pièces en un instant.

C’était terrible de voir les gros Allemands courir en

criant pendant que les cuirassiers, se dressant sur leurs

éperons pour donner plus d’élan à leurs sabres longs et

lourds, les abattaient d’estoc et de taille sans merci.

Je ne crois pas qu’il soit resté cent hommes en vie

de ce régiment.

Les Français revinrent, passant devant nous, criant



197

et brandissant leurs armes qui étaient rouges jusqu’à la

garde.

Ils agissaient ainsi pour nous faire tirer, mais notre

colonel était un vieux soldat.

À cette distance nous ne pouvions leur faire

beaucoup de mal, et ils auraient fondu sur nous avant

que nous eussions rechargé.

Trois cavaliers passèrent encore un peu derrière la

crête à notre droite.

Nous savions fort bien, que si nous ouvrions notre

carré, ils seraient sur nous en un clin d’oeil.

D’autre part, il était bien dur d’attendre là ou nous

étions, car ils avaient donné le mot à une batterie de

douze canons, qui se forma à mi-côte, à quelque

centaines de yards mais nous ne pouvions l’apercevoir.

Elle nous envoyait par-dessus la crête des boulets

qui arrivaient juste au milieu de nous ; c’est ce qu’on

appelle un tir plongeant, et un de leurs artilleurs courut

au haut de la pente pour planter, dans la terre humide,

un épieu qui devait leur servir de guide. Il le fit sous les

fusils mêmes de toute la brigade.

Aucun de nous ne tira sur lui, car chacun comptait

pour cela sur son voisin.

L’enseigne Samson, le plus jeune des sous-officiers



198

du régiment sortit du carré en courant, et alla arracher

l’épieu, mais aussi prompt qu’un brochet à la poursuite

d’une truite, un lancier apparut sur la crête, et lui porta

un coup si violent par derrière, que non seulement la

pointe, mais encore le pennon de sa lance sortirent par

devant, entre le second et le troisième bouton de la

tunique du petit.

– Hélène ! Hélène ! cria-t-il avant de tomber mort la

face en avant, pendant que le lancier, criblé de balles,

s’abattait près de lui, sans lâcher son arme, de sorte

qu’ils gisaient ensemble, joints par ce terrible trait

d’union.

Mais quand la batterie eut ouvert son feu, nous

n’eûmes guère le temps de songer à autre chose.

Un carré est un excellent moyen de recevoir la

cavalerie, mais il n’en est point de pire quand il s’agit

de recevoir des boulets comme nous nous en

aperçûmes, quand ils commencèrent à tailler des

coupures rouges à travers nos rangs, au point que nos

oreilles étaient lasses d’entendre le bruit sourd

d’éclaboussement, que faisait la masse de fer en

heurtant de la chair et du sang.

Au bout de dix minutes de cette manoeuvre, notre

carré se déplaça d’une centaine de pas vers la droite,

mais nous laissions derrière nous un autre carré, car

cent vingt hommes et sept officiers marquaient la place

199

que nous avions occupée.

Mais les canons nous retrouvèrent.

On essaya de la formation en ligne, mais aussitôt la

cavalerie – c’étaient cette fois des lanciers, – fondit sur

nous par-dessus la hauteur.

Je dois vous dire que nous fûmes contents

d’entendre le bruit des sabots de chevaux, car nous

savions que l’artillerie suspendait son feu un instant, et

nous laisserait une chance de rendre coup pour coup.

Et c’est ce que nous fîmes fort bien, car avec notre

sang-froid, nous avions pris de la malice et de la

cruauté.

Pour mon compte, il me semblait que je me souciais

aussi peu des cavaliers que s’il se fut agi d’autant de

moutons de Corriemuir.

Il arrive un moment où l’on cesse de songer à sa

peau, et il vous semble que vous cherchez seulement

quelqu’un à qui faire payer tout ce que vous avez

souffert.

Cette fois nous prîmes notre revanche sur les

lanciers, car ils n’avaient pas de cuirasses pour les

protéger, et d’une seule salve, nous en jetâmes à bas

soixante-dix.

Peut-être que si nous avions vu soixante-dix mères



200

pleurant sur les corps de leurs garçons, nous n’aurions

pas été aussi contents, mais les hommes, quand ils

livrent bataille, ne sont plus que des bêtes ; et ils ont

juste autant de raison que deux taurillons quand ils ont

réussi à se prendre par la gorge.

À ce moment, le colonel eut une idée excellente.

Après avoir calculé qu’après cette charge, la

cavalerie serait éloignée pendant cinq minutes, il nous

reforma en ligne et nous fit reculer jusqu’à un creux

plus profond, où nous devions être à l’abri de

l’artillerie, avant qu’elle pût recommencer son tir.

Cela nous donna le temps de respirer, et nous en

avions grand besoin, car le régiment fondait comme un

glaçon au soleil. Mais si mauvais que cela fût pour

nous, ce fut bien pire pour d’autres.

Tous les Hollando-Belges s’étaient sauvés à toutes

jambes à ce moment-là, au nombre de quinze mille, et il

en résultait de grands vides dans notre ligne, à travers

lesquels la cavalerie française allait et venait comme

elle voulait.

Puis, les canons français avaient été bien supérieurs

aux nôtres par le tir et le nombre ; notre grosse

cavalerie avait été hachée même, si bien que les affaires

ne prenaient pas une tournure fort gaie pour nous.

D’autre part, Hougoumont, qui n’était plus qu’une



201

ruine trempée de sang, était resté entre nos mains. Tous

les régiments anglais tenaient bon.

Pourtant, à dire la vérité vraie, comme on doit le

faire quand on est un homme, il y avait parmi les habits

bleus qui partirent vers l’arrière, une pincée d’habits

rouges. Mais c’étaient de tous jeunes gens, ceux-là, des

traînards, des coeurs lâches comme il s’en trouve

partout.

Je le répète, pas un régiment ne fléchit.

Ce que nous pouvions distinguer de la bataille était

fort peu de chose, mais il eût fallu être aveugle pour ne

point voir que, derrière nous, la campagne était

couverte de fuyards.

Cependant alors, bien que nous autres, de l’aile

droite, nous n’en sussions rien, les Prussiens avaient

commencé leur mouvement.

Napoléon avait détaché vingt mille hommes pour les

arrêter, et c’était une compensation pour ceux d’entre

nous qui s’étaient sauvés.

Les forces en présence étaient à peu près les mêmes

qu’au début.

Tout cela, pourtant, était fort obscur pour nous.

À un certain moment, la cavalerie française avait

débordé en tel nombre entre nous et le reste de l’armée,



202

que nous crûmes quelque temps être la seule brigade

restée debout.

Alors, serrant les dents, nous prîmes la résolution de

vendre notre vie le plus cher possible.

Il était entre quatre et cinq heures de l’après-midi, et

nous n’avions rien à manger, pour la plupart, depuis la

veille au soir.

Par-dessus le marché, nous étions trempés par la

pluie. Elle nous avait arrosés pendant tout le jour, mais

pendant les dernières heures, nous n’avions pas eu un

moment pour songer au temps ou à notre faim.

Alors nous nous mîmes à regarder autour de nous et

à raccourcir nos ceinturons, à nous demander qui avait

été atteint, qui avait été épargné.

Je fus content de revoir Jim, la figure toute noire de

poudre, debout à ma droite et appuyé sur son fusil.

Il vit que je le regardais et me demanda, en criant, si

j’étais blessé.

– Tout va bien, Jim, répondis-je.

– Je crains bien d’être venu ici chasser un gibier

imaginaire, dit-il, d’un air sombre. Mais ce n’est pas

encore fini, par Dieu ! j’aurai sa peau, ou il aura la

mienne.

Il avait si longtemps couvé son tourment, le pauvre



203

Jim, que je crois vraiment que cela lui avait tourné la

tête.

En effet, il avait dans les yeux, en parlant, une

expression qui n’avait presque rien d’humain.

Il avait toujours été de ceux qui prennent à coeur,

même de petites choses, et depuis qu’Edie l’avait

abandonné, je crois qu’il n’avait jamais été maître de

lui-même.

Ce fut à ce moment de la bataille que nous

assistâmes à deux combats singuliers, chose assez

commune, à ce qu’on me dit, dans les batailles

d’autrefois, avant que les hommes fussent exercés à se

battre par masses.

Comme nous étions couchés dans le fossé, deux

cavaliers arrivèrent à fond de train, sur la crête, en face

de nous.

Le premier était un dragon anglais. Il avait la figure

presque dans la crinière de son cheval.

Derrière lui, arrivait à grand bruit, sur une grosse

jument noire, un cuirassier français, vieux gaillard à la

tête grise.

Les nôtres se mirent à les huer au passage, car il leur

paraissait honteux qu’un Anglais courût ainsi, mais au

moment où ils passèrent devant nous, on vit de quoi il

s’agissait.



204

Le dragon avait laissé choir son arme, il était

désarmé, et l’autre le serrait d’aussi près pour

l’empêcher d’en trouver une autre.

À la fin, piqué sans doute par nos huées, l’Anglais

prit son parti d’affronter le combat.

Ses yeux tombèrent sur une lance qui se trouvait

près du cadavre d’un Français.

Il fit obliquer un peu son cheval, pour laisser passer

l’autre, et alors, sautant à bas avec adresse, il s’en saisit.

Mais l’autre était un vieux routier, et il fondit sur lui

comme un boulet.

Le dragon para le coup avec sa lance, mais l’autre la

détourna et lui planta son sabre à travers l’omoplate.

Cela se passa en un instant.

Puis le Français mit son cheval au trot, en nous

jetant un ricanement par-dessus son épaule, comme un

chien hargneux.

La première partie était gagnée pour eux, mais nous

eûmes bientôt à marquer un point.

L’ennemi avait poussé en avant une ligne de

tirailleurs, qui dirigeaient leur feu sur nos batteries de

droite, plutôt que sur nous, mais nous envoyâmes deux

compagnies du 95ème, pour les tenir en échec.

Cela produisait un effet singulier, ces bruits secs et



205

aigres, car des deux côtés on se servait de la carabine.

Parmi les tirailleurs français se tenait debout un

officier, un homme de haute taille, maigre, avec un

manteau sur ses épaules.

Quand les nôtres arrivèrent, il s’avança jusqu’à mi-

chemin entre les deux troupes et s’arrêta bien droit,

dans l’attitude d’un escrimeur, la tête rejetée en arrière.

Je le vois encore aujourd’hui, les paupières

abaissées, une sorte de sourire narquois sur la

physionomie.

À cette vue, le sous-officier des carabiniers, un

grand beau jeune homme, courut en avant, fonçant sur

lui avec ce singulier sabre courbé que portent les

carabiniers.

Ils se heurtèrent comme deux béliers, car ils

couraient à la rencontre l’un de l’autre.

Ils tombèrent par l’effet de ce choc, mais le Français

était dessous.

Notre homme brisa son arme près de la poignée, et

reçut l’arme de l’autre à travers le bras gauche, mais il

fut le plus fort, et trouva le moyen d’ôter la vie à son

ennemi avec le tronçon ébréché de son arme.

Je croyais bien que les tirailleurs français allaient

l’abattre, mais pas une détente ne partit, et il revint à sa



206

compagnie avec une lame de sabre dans un bras, et une

moitié de sabre à la main.









207

XIII





La fin de la tempête



Parmi tant de choses qui paraissent étranges dans

une bataille, maintenant que j’y songe, il n’en est pas de

plus singulière que la façon dont elle agit sur mes

camarades.

Pour quelques-uns, on eût dit qu’ils se livraient à

leur repas journalier, sans qu’ils eussent fait de

question, remarqué de changement.

D’autres marmottèrent des prières depuis le premier

coup de canon jusqu’à la fin ; d’autres sacraient,

lâchaient des jurons à vous faire dresser les cheveux sur

la tête.

Il y en avait un, l’homme à ma gauche, Mike

Threadingham, qui ne cessa de me parler de sa tante

Sarah, une vieille fille, qui avait légué une maison pour

les enfants des marins noyés, tout l’argent qu’elle lui

avait promis.

Il me dit cette histoire et la recommença.



208

Puis, la bataille finie, il jura ses grands dieux qu’il

n’avait pas ouvert la bouche de tout le jour.

Quant à moi, je ne saurais dire si je parlai ou non,

mais je sais que j’avais l’intelligence et la mémoire plus

claires que je ne les ai jamais eues, que je pensai tout le

temps aux vieux parents laissés à la maison, à la

cousine Edie, à ses yeux fripons et mobiles, à de Lissac

et ses moustaches de chat, à toutes les aventures de

West Inch, qui avaient fini par nous conduire dans les

plaines de Belgique, servir de cible à deux cent

cinquante canons.

Pendant tout ce temps, le grondement de ces canons

avait été terrible à entendre, mais ils se turent soudain.

Ce n’était cependant que le calme momentané au

cours d’une tempête.

Alors, on devine que presque immédiatement, il va

être suivi d’un pire déchaînement de l’orage.

Il y avait encore un bruit très fort vers l’aile la plus

éloignée, où les Prussiens se frayaient passage en avant,

mais c’était à deux milles de là.

Les autres batteries, tant françaises qu’anglaises, se

turent.

La fumée s’éclaircit de façon que les deux armées

purent se voir un peu.





209

Notre crête offrait un spectacle terrible. On eût dit

qu’il restait à peine quelques parcelles de rouge et des

lignes vertes à l’endroit où avait été la légion

allemande, tandis que les masses françaises semblaient

aussi denses qu’avant.

Nous savions pourtant qu’ils avaient dû perdre

plusieurs milliers d’hommes dans ces attaques.

Nous entendîmes de grands cris de joie partir de leur

coté ; puis, tout à coup, leurs batteries rouvrirent le feu

avec un vacarme tel que celui qui venait de finir n’était

rien en comparaison.

Il devait être deux fois aussi fort, car chaque batterie

était deux fois plus rapprochée.

Elles avaient été déplacées de façon à tirer presque à

bout portant, d’énormes masses de cavalerie, disposées

dans leurs intervalles, pour les défendre contre toute

attaque.

Quand ce tapage infernal arriva à nos oreilles, il n’y

eût pas un homme, jusqu’au petit tambour, qui ne

comprît ce que cela signifiait.

C’était le dernier et suprême effort que faisait

Napoléon pour nous écraser.

Il ne restait plus que deux heures de jour, et si nous

pouvions tenir ce temps-là, tout irait bien.





210

Épuisés par la faim, la fatigue, accablés, nous

faisions des prières pour obtenir la force de charger nos

armes, de sabrer, de tirer, tant qu’un de nous resterait

debout.

Maintenant, la canonnade ne pouvait plus nous faire

grand mal, car nous étions couchés à plat ventre, et

nous pouvions en un instant nous dresser en une masse

hérissée de baïonnettes, si la cavalerie fondait de

nouveau sur nous.

Mais, derrière le tonnerre des canons, s’entendait un

bruit plus clair, plus aigre, un bruit de froissement, de

frottement, le plus farouche, le plus saccadé, le plus

entraînant des bruits.

– C’est le pas de charge, cria un officier. Cette fois

ils veulent en finir.

Et, comme il parlait encore, nous vîmes une chose

étrange.

Un Français, portant l’uniforme d’officier de

hussards, s’avança au galop vers nous sur un petit

cheval bai.

Il criait à tue-tête : Vive le Roi ! Vive le Roi ! Autant

dire que c’était un déserteur, puisque nous étions du

côté du Roi, et qu’eux soutenaient l’Empereur.

En passant près de nous, il nous cria en anglais :





211

– La Garde arrive ! la Garde arrive !

Puis il disparut vers l’arrière, comme une feuille

emportée par l’orage.

Au même moment, un aide de camp accourut, avec

la figure la plus rouge que j’aie jamais vu sur le corps

d’un homme.

– Il faut que vous les arrêtiez, ou bien nous sommes

battus, cria-t-il au général Adams si fort, que toute notre

compagnie put l’entendre.

– Comment cela marche-t-il ? demanda le général.

– Deux petits escadrons, c’est tout ce qui reste de six

régiments de grosse cavalerie, dit-il.

Et il se mit à rire, de l’air d’un homme dont les nerfs

ont été trop tendus.

– Peut-être voudrez-vous vous joindre à notre

marche en avant ! Je vous en prie, regardez-vous

comme un des nôtres, dit le général en s’inclinant, et

souriant, comme s’il lui offrait une tasse de thé.

– Ce sera avec le plus grand plaisir, dit l’autre en

ôtant son chapeau.

Un moment après, nos trois régiments se

resserrèrent. La brigade avança sur quatre lignes,

franchit le creux où nous étions restés couchés en

formant les carrés, et alla au-delà du point d’où nous



212

avions vu l’armée française.

Il n’était pas possible de voir beaucoup de choses à

ce moment.

On ne distinguait guère que la flamme rouge,

jaillissant de la gueule des canons, à travers le nuage de

fumée, et les silhouettes noires se baissant, tirant,

écouvillonnant, chargeant, – actives comme des diables,

et toutes à leur oeuvre diabolique.

Mais à travers ce tapage et ce bourdonnement

montait, de plus en plus fort, le bruit de milliers de

pieds en marche, mêlé à de grandes clameurs.

Puis on entrevit, à travers le brouillard, une vague

mais large ligne noire, qui prît une teinte plus foncée,

un dessin plus net, si bien qu’enfin, nous vîmes que

c’était une colonne, sur cent hommes de front, qui se

dirigeaient rapidement sur nous ; coiffés de hauts

bonnets à poil, avec un éclat de plaques de cuivre au-

dessus du front.

Et derrière ces cent hommes, il y en avait cent

autres, et ainsi de suite, cela se déroulait, se tordait,

sortait de la fumée des canons.

On eût dit un serpent monstrueux, et cette immense

colonne paraissait interminable.

En avant venaient, çà et là, des tirailleurs, derrière

ceux-ci, les tambours, tout cela s’avançait d’un pas



213

élastique, les officiers formant des groupes serrés sur

les flancs, l’épée à la main et criant des

encouragements.

Il y avait aussi, en tête, une douzaine de cavaliers,

qui criaient tous ensemble, l’un d’eux portait son shako

au bout de son épée, qu’il tenait droite.

Je le dis encore, jamais mortels ne combattirent

aussi vaillamment que le firent les Français ce jour-là.

C’était merveilleux de les voir, car à mesure qu’ils

s’avançaient, ils se trouvèrent en avant de leurs propres

canons, de sorte qu’ils n’eurent plus à compter sur cette

aide, quoiqu’ils allassent tout droit à deux batteries que

nous avions eues à nos côtés pendant tout le jour.

Chaque canon avait réglé son tir à un pied près, et

nous vîmes de longues lignes rouges se dessiner dans la

noire colonne, à mesure qu’elle progressait.

Les Français étaient si près de nous et si serrés les

uns contre les autres, que chaque coup en emportait des

dizaines ; mais ils se serraient davantage, et marchaient

avec un élan, un entrain qui étaient des plus beaux à

voir.

Leur tête était tournée tout droit vers nous, tandis

que le 93ème débordait d’un côté, et le 52ème de l’autre

côté.

Je croirai toujours que si nous étions restés à



214

l’attendre, la Garde nous aurait enfoncés, car comment

arrêter une telle colonne avec une ligne de quatre

hommes d’épaisseur ?

Mais à ce moment-là, Colburne, le colonel du 52ème,

reploya son flanc gauche de manière à le placer

parallèlement à la colonne, ce qui contraignit les

Français à s’arrêter.

Leur ligne de front était à une quarantaine de pas de

nous, et nous pûmes les voir à notre aise.

Il m’a toujours paru plaisant de me rappeler que je

m’étais toujours figuré les Français comme des

hommes de petite taille.

Or, il n’y en avait pas un seul, dans cette première

compagnie, qui ne fût capable de me ramasser comme

si j’étais un gamin, et leurs hauts bonnets à poil les

faisait paraître plus grands encore.

C’étaient des gaillards endurcis, tannés, nerveux,

aux yeux farouches et bridés, aux moustaches hérissées,

ces vieux soldats qui n’avaient jamais passé une

semaine sans se battre, et pendant bien des années.

Et alors, comme je me tenais prêt, le doigt sur la

détente, attendant le commandement de feu, mon regard

tomba en plein sur l’officier monté qui portait son

chapeau au bout de son épée.

Je le reconnus : c’était Bonaventure de Lissac.



215

Je le vis. Jim le vit aussi.

J’entendis un grand cri, et je vis Jim courir comme

un fou sur la colonne française.

Aussi prompte que la pensée, la brigade entière

suivit cette impulsion, les officiers comme les soldats,

et se jeta sur le front de la Garde, pendant que nos

camarades l’assaillaient par les flancs.

Nous avions attendu l’ordre, mais tout le monde crut

qu’il avait été donné : cependant, vous pouvez me

croire sur parole, ce fut en réalité Jim Horscroft qui

mena cette charge, faite par la brigade sur la vieille

Garde.

Dieu sait ce qui se passa pendant ces cinq premières

minutes de rage.

Je me rappelle que je mis mon fusil sur un uniforme

bleu, que j’appuyai sur la détente, et que l’homme ne

tomba pas, parce qu’il était porté par la foule, mais je

vis, sur l’étoffe, une tache horrible, et un léger

tourbillon de fumée, comme si elle avait pris feu. Puis,

je me trouvai rejeté contre deux gros Français, et si

serré entre eux, qu’il nous était impossible de mouvoir

une arme.

L’un d’eux, un gaillard à grand nez, me saisit à la

gorge, et je me sentis comme un poulet dans sa poigne.

– Rendez-vous, coquin, dit-il.



216

Mais, tout à coup, il se ploya en deux en jetant un

cri, car quelqu’un venait de lui plonger une baïonnette

dans le ventre.

On tira très peu de coups de feu après le premier

abordage. On n’entendait plus que le choc des crosses

contre les canons, les cris brefs des hommes atteints, et

les commandements des officiers.

Alors, tout à coup, les Français commencèrent à

céder le terrain, lentement, de mauvaise grâce, pas à

pas, mais enfin ils reculaient.

Ah ! il valait bien tout ce que nous avions souffert

jusque là, le frisson qui nous parcourut le corps quand

nous comprîmes qu’ils allaient plier.

J’avais devant moi un Français, un homme aux traits

tranchants, aux yeux noirs, qui chargeait, qui tirait,

comme s’il avait été à l’exercice.

Il visait avec soin, et regardait d’abord autour de lui

pour choisir et abattre un officier.

Je me rappelle qu’il me vint à l’esprit que ce serait

faire un bel exploit que de tuer un homme qui montrait

un tel sang-froid.

Je me précipitai vers lui et lui passai ma baïonnette

au travers du corps.

En recevant ce coup, il fit demi-tour et me lâcha un



217

coup de fusil en pleine figure.

La balle me fit, à travers la joue, une marque qui me

restera jusqu’à mon dernier jour.

Quand il tomba, je trébuchai par-dessus son corps.

Deux autres hommes tombèrent à leur tour sur moi, et

je faillis être étouffé sous cet entassement.

Lorsqu’enfin je me fus dégagé, après m’être frotté

les yeux, qui étaient pleins de poudre, je vis que la

colonne était définitivement rompue, qu’elle se

disloquait en groupes, les uns fuyant à toutes jambes,

les autres continuant à combattre, dos à dos, dans un

vain effort pour arrêter la brigade, qui balayait tout

devant elle.

Il me semblait qu’un fer rouge était appliqué sur ma

figure, mais j’avais l’usage de mes membres.

Aussi, j’enjambai d’un bond un amas de cadavres ou

d’hommes mutilés, je courus après mon régiment, et

allai prendre ma place au flanc droit.

Le vieux major Elliott était là, boitant un peu, car

son cheval avait été tué, mais lui, il ne s’en trouvait pas

plus mal.

Il me vit venir et me fit un signe de tête, mais on

avait trop de besogne pour avoir le temps de causer.

La brigade avançait toujours, mais le général passa à



218

cheval devant moi, baissant la tête, et regardant les

positions anglaises :

– Il n’y a pas de terrain gagné, dit-il, mais je ne

recule pas.

– Le duc de Wellington a remporté une grande

victoire, proclama l’aide de camp d’une voix

solennelle.

Et alors, cédant soudain à ses sentiments, il ajouta :

– Si ce maudit animal voulait seulement se lancer en

avant.

Ce qui fit rire tous les hommes de la compagnie de

flanc.

Mais à ce moment-là, le premier venu pouvait se

rendre compte que l’armée française se disloquait.

Les colonnes et les escadrons, qui avaient tenu bon

si carrément pendant tout le jour, offraient maintenant

des vides sur les bords.

Au lieu d’avoir, en avant, une forte ligne de

tirailleurs, elles avaient, à l’arrière, un éparpillement de

traînards.

La Garde s’éclaircissait, devant nous, à mesure que

nous poussions en avant, et nous nous trouvâmes face à

face avec douze canons, mais, au bout d’un moment, ils

furent à nous, et je vis notre plus jeune sous-officier,



219

après celui qui avait été tué par le lancier, griffonner à

la craie sur l’un d’eux, en gros chiffres, le numéro 72,

en vrai écolier qu’il était.

Ce fut alors que nous entendîmes, derrière nous, un

hourra d’encouragement, et que nous vîmes l’armée

anglaise tout entière déborder par-dessus la crête des

hauteurs et se répandre dans la vallée pour fondre sur ce

qui restait de l’ennemi.

Les canons arrivèrent aussi en bondissant, à grand

bruit, et notre cavalerie légère, – le peu qui en restait, –

rivalisa sur la droite avec notre brigade.

Après cela, il n’y avait plus de bataille.

L’on marcha en avant sans rencontrer de résistance,

et notre armée finit de se former en ligne sur le terrain

même que les Français occupaient le matin.

Leurs canons étaient à nous ; leur infanterie réduite

à une cohue qui s’éparpillait par tout le pays ; leur

brave cavalerie se montra seule capable de conserver un

peu d’ordre, et de quitter le champ de bataille sans se

rompre.

Enfin, au moment même où la nuit venait, nos

hommes, épuisés et affamés, purent remettre la besogne

aux Prussiens, et former les faisceaux sur le terrain

qu’ils avaient conquis.

Voilà tout ce que je vis et tout ce que je puis dire sur



220

la bataille de Waterloo.

J’ajouterai seulement que j’avalai, le soir, une

galette d’avoine de deux livres, pour mon souper, et une

bonne cruche de vin rouge.

Il me fallut donc percer un autre trou à mon

ceinturon, qui me serra alors comme un cercle autour

d’un baril.

Après cela, je me couchai dans la paille, où se

vautrait le reste de la compagnie.

Moins d’une minute après, je m’endormais d’un

sommeil de plomb.









221

XIV





Le règlement de compte de la mort



Le jour pointait, et les premières lueurs grises

venaient de se montrer furtivement à travers les longues

et minces fentes des murs de notre grange, lorsqu’on

me secoua fortement par l’épaule.

Je me levai d’un bond.

Dans mon cerveau, hébété par le sommeil, je

m’étais figuré que les cuirassiers arrivaient sur nous, et

j’empoignai une hallebarde posée contre le mur, mais

en voyant les longues files de dormeurs, je me rappelai

où j’étais.

Mais je puis vous dire que je fus bien étonné en

m’apercevant que c’était le major Elliott lui-même, qui

m’avait réveillé.

Il avait l’air très grave et, derrière lui, venaient deux

sergents, tenant de longues bandes de papier et un

crayon.

– Réveillez-vous, mon garçon, dit le major,



222

retrouvant sa bonhomie comme si nous étions de

nouveau à Corriemuir.

– Oui, major, balbutiai-je.

– Je vous prie de venir avec moi. Je sens que je vous

dois quelque chose à tous deux, car c’est moi qui vous

ai fait quitter vos foyers. Jim Horscroft est manquant.

Je sursautai à ces mots, car avec cette attaque

furieuse, et la faim, et la fatigue, j’avais complètement

oublié mon ami depuis qu’il s’était élancé contre la

Garde française, en entraînant tout le régiment.

– Je suis en train de faire le relevé de nos pertes, dit

le major, et si vous vouliez bien venir avec moi, vous

me feriez grand plaisir.

Nous voilà donc en route, le major, les deux

sergents et moi.

Oh ! certes, c’était un terrible spectacle, si terrible,

que malgré le nombre d’années qui se sont écoulées, je

préfère en parler le moins possible.

C’était bien horrible à voir dans la chaleur du

combat, mais maintenant, dans l’air froid du matin,

alors qu’on n’a pas le tambour ni le clairon pour vous

exciter, tout ce qu’il y a de glorieux a disparu, il ne

reste plus qu’une vaste boutique de boucher, où de

pauvres diables ont été éventrés, écrasés, mis en

bouillie, où l’on dirait que l’homme a voulu tourner en



223

dérision l’oeuvre de Dieu.

L’on pouvait lire sur le sol chaque phase du combat

de la veille : les fantassins morts, formant encore des

carrés, la ligne confuse de cavaliers qui les avaient

chargés, et en haut, sur la pente, les artilleurs gisant

autour de leur pièce brisée.

La colonne de la Garde avait laissé une bande de

morts à travers la campagne.

On eût dit la trace laissée par une limace. En tête, se

dressait un amas de morts en uniforme bleu, entassés

sur les habits rouges, à l’endroit où avait eu lieu cette

étreinte furieuse, lorsqu’ils avaient fait le premier pas

en arrière.

Et ce que je vis tout d’abord, en arrivant à cet

endroit, ce fut Jim, lui-même.

Il gisait, de tout son long, étendu sur le dos, la figure

tournée vers le ciel.

On eut dit que toute passion, toute souffrance

s’étaient évaporées.

Il ressemblait tout à fait à ce Jim d’autrefois, que

j’avais vu cent fois dans sa couchette, quand nous

étions camarades d’école.

J’avais jeté un cri de douleur en le voyant, mais

quand j’en vins à considérer son visage, et que je lui



224

trouvai l’air bien plus heureux, dans la mort, que je

n’avais jamais espéré de le voir pendant sa vie, je cessai

de me désoler sur lui.

Deux baïonnettes françaises lui avaient traversé la

poitrine.

Il était mort sur-le-champ, sans souffrir, à en croire

le sourire qu’il avait sur les lèvres.

Le major et moi, nous lui soulevions la tête, espérant

qu’il restait peut-être un souffle de vie, quand j’entendis

près de moi une voix bien connue.

C’était de Lissac, dressé sur son coude, au milieu

d’un tas de cadavres de soldats de la Garde.

Il avait un grand manteau bleu autour du corps. Son

chapeau, à grand plumet rouge, gisait à terre, près de

lui.

Il était bien pâle. Il avait de grands cercles bistrés

sous les yeux, mais, à cela près, il était resté tel qu’il

était jadis, avec son grand nez tranchant d’oiseau de

proie affamé, sa moustache raide, sa chevelure coupée

ras et clairsemée jusqu’à la calvitie, au haut de la tête.

Il avait toujours eu les paupières tombantes, mais

maintenant il était presque impossible de retrouver, par-

dessous, le scintillement de l’oeil.

– Holà, Jock ! s’écria-t-il, je ne m’attendais guère à



225

vous voir ici, et pourtant j’aurais pu m’en douter, quand

j’ai vu l’ami Jim.

– C’est vous qui nous avez apporté tous ces ennuis,

dis-je.

– Ta ! Ta ! Ta ! s’écria-t-il, avec son impatience de

jadis. Tout est arrangé pour nous à l’avance. Quand

j’étais en Espagne, j’ai appris à croire au Destin. C’est

le Destin qui vous a envoyé ici, ce matin.

– C’est sur vous que retombera le sang de cet

homme, dis-je, en posant la main sur l’épaule du pauvre

Jim.

– Et mon sang sur lui ! dit-il. Ainsi, nous sommes

quittes.

Il ouvrit alors son manteau et j’aperçus, avec

horreur, un gros caillot noir de sang, qui sortait de son

flanc.

– C’est ma treizième blessure, et ma dernière, dit-il,

avec un sourire. On dit que le nombre treize porte

malheur. Pourriez-vous me donner à boire, si vous

disposez de quelques gouttes ?

Le major avait du brandy étendu d’eau.

De Lissac en but avidement.

Ses yeux se ranimèrent, et une petite tache rouge

reparut à ses joues livides.



226

– C’est Jim qui a fait cela, dit-il. J’ai entendu

quelqu’un m’appeler par mon nom, et aussitôt son fusil

s’est posé sur ma tunique. Deux de mes hommes l’ont

écharpé au moment même où il a fait feu. Bon, bon !

Edie valait bien cela. Vous serez à Paris dans moins

d’un mois, Jock, et vous la verrez. Vous la trouverez au

numéro 11 de la rue de Miromesnil, qui est près de la

Madeleine. Annoncez-lui la nouvelle avec

ménagement, Jock, car vous ne pouvez pas vous figurer

à quel point elle m’aimait. Dites-lui que tout ce que je

possède se trouve dans les deux malles noires et

qu’Antoine en a les clefs. Vous n’oublierez pas ?

– Je me souviendrai.

– Et Madame votre mère ? J’espère que vous l’avez

laissée en bonne santé ? Ah ! Et Monsieur votre père

aussi. Présentez-lui mes plus grands respects.

À ce moment même, où il allait mourir, il fit la

révérence d’autrefois et son geste de la main, en

adressant ses salutations à ma mère.

– Assurément, dis-je, votre blessure pourrait être

moins grave que vous ne le croyez. Je pourrais vous

amener le chirurgien de notre régiment.

– Mon cher Jock, je n’ai pas passé ces quinze ans à

faire et recevoir des blessures, sans savoir reconnaître

celle qui compte. Mais il vaut mieux qu’il en soit ainsi,



227

car je sais que tout est fini pour mon petit homme, et

j’aime mieux m’en aller avec mes Voltigeurs, que de

rester pour vivre en exilé et en mendiant. En outre, il est

absolument certain que les Alliés m’auraient fusillé.

Ainsi, je me suis épargné une humiliation.

– Les Alliés, monsieur, dit le major avec une

certaine chaleur, ne se rendraient jamais coupables d’un

acte aussi barbare.

– Vous n’en savez rien, major, dit-il. Supposez-vous

donc que j’aurais fui en Écosse et changé de nom, si je

n’avais eu rien de plus à craindre que mes camarades

restés à Paris ? Je tenais à la vie, car je savais que mon

petit homme reviendrait. Maintenant, je n’ai plus qu’à

mourir, car il ne se trouvera plus jamais à la tête d’une

armée. Mais j’ai fait des choses qui ne peuvent pas se

pardonner. C’est moi qui commandais le détachement

qui a fusillé le duc d’Enghien ; c’est moi qui... Ah !

Mon Dieu ! Edie ! Edie, ma chérie !

Il leva les deux mains, dont les doigts s’agitèrent, et

tremblèrent comme s’il tâtonnait.

Puis il les laissa retomber lourdement devant lui, et

sa tête se pencha sur sa poitrine.

Un de nos sergents le recoucha doucement. L’autre

étendit sur lui le grand manteau bleu. Nous laissâmes

ainsi là ces deux hommes, que le Destin avait si



228

étrangement mis en rapport.

L’Écossais et le Français gisaient silencieux,

paisibles, si rapprochés que la main de l’un eût pu

toucher celle de l’autre, sur cette pente imbibée de sang,

dans le voisinage de Hougoumont.









229

XV





Comment tout cela finit



Maintenant, me voici bien près de la fin de tout cela,

et je suis fort content d’y être arrivé, car j’ai commencé

ce récit d’autrefois, le coeur léger, en me disant que

cela me donnerait quelque occupation pendant les longs

soirs d’été. Mais, chemin faisant, j’ai réveillé mille

peines qui dormaient, mille chagrins à demi oubliés, si

bien que j’ai à présent l’âme à vif, comme la peau d’un

mouton mal tondu.

Si je m’en tire à bon port, je jure bien de ne jamais

reprendre la plume ; car, en commençant, cela va tout

seul, comme quand on descend dans un ruisseau dont la

rive est en pente douce. Puis, avant que vous puissiez

vous en apercevoir, vous mettez le pied dans un trou et

vous y restez, et c’est à vous de vous en tirer à force de

vous débattre.

Nous enterrâmes Jim et de Lissac, avec quatre cent

trente et un soldats de la Garde impériale et de notre

Infanterie légère, rangés dans la même tranchée.

230

Ah ! Si on pouvait semer un homme brave, comme

on sème une graine, quelle belle récolte de héros on

ferait un jour !

Alors, nous laissâmes pour toujours, derrière nous,

ce champ de carnage et nous prîmes, avec notre

brigade, la route de la frontière pour marcher sur Paris.

Pendant toutes ces années-là, on m’avait toujours

habitué à regarder les Français comme de très

méchantes gens, et comme nous n’entendions parler

d’eux qu’à l’occasion de batailles, de massacres sur

terre et sur mer, il était assez naturel pour moi de les

croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.

Après tout, n’avaient-ils pas entendu dire de nous la

même chose, ce qui devait certainement nous faire

juger par eux de la même manière.

Mais quand nous eûmes à traverser leur pays, quand

nous vîmes leurs charmantes petites fermes, et les

bonnes gens si tranquillement occupés au travail des

champs et les femmes tricotant au bord de la route, la

vieille grand-maman, en vaste coiffe blanche, grondant

le bébé pour lui apprendre la politesse, tout nous parut

si empreint de simplicité domestique, que j’en vins à ne

pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps

haï et redouté ces bonnes gens.

Je suppose que, dans le fond, l’objet réel de notre



231

haine, c’était l’homme qui les gouvernait, et maintenant

qu’il était parti et que sa grande Ombre avait disparu du

pays, tout allait reprendre sa beauté.

Nous fîmes assez joyeusement le trajet, en

parcourant le pays le plus charmant que j’eusse jamais

vu, et nous arrivâmes ainsi à la grande cité.

Nous nous attendions à y livrer bataille, car elle est

si peuplée, qu’en prenant seulement un homme sur

vingt, on formerait une belle armée. Mais, cette fois, on

avait reconnu combien c’est dommage d’abîmer tout un

pays à cause d’un seul homme.

On lui avait donc donné avis qu’il eût à se tirer

d’affaire, seul, désormais.

D’après les dernières nouvelles qui nous arrivèrent

sur lui, il s’était rendu aux Anglais.

Les portes de Paris nous étaient ouvertes ; c’étaient

des nouvelles excellentes pour moi, car j’aimais autant

m’en tenir à la seule bataille où je me fusse trouvé.

Mais il y avait alors à Paris, une foule de gens

attachés à Boney.

C’était tout naturel, quand on songe à la gloire qu’il

leur avait acquise, et qu’on se rappelle qu’il n’avait

jamais demandé à son armée d’aller dans un endroit où

il n’allât pas lui-même.





232

Ils nous firent assez mauvaise mine à notre entré, je

puis vous le dire.

Nous autres, de la brigade d’Adams, nous fûmes les

premiers qui mirent le pied dans la ville.

Nous passâmes sur un pont qui s’appelle Neuilly,

mot plus facile à écrire qu’à prononcer ; de là, on

traversa un beau parc, le Bois de Boulogne, puis on alla

aux Champs-Élysées, où l’on bivouaqua.

Bientôt il y eût, dans les rues, tant de Prussiens et

d’Anglais, qu’on se serait cru dans un camp plutôt que

dans une ville.

La première fois que je pus sortir, je partis avec Rob

Stewart, de ma compagnie, car on ne nous permettait de

circuler que par couples, et je me rendis dans la rue de

Miromesnil.

Rob attendit dans le vestibule et, dès que je mis le

pied sur le paillasson, je me trouvai en présence de ma

cousine Edie, qui était toujours restée la même, et qui se

mit à me contempler de ce regard sauvage qu’elle a.

Pendant un moment, elle ne me reconnut pas, mais

quand elle le fit, elle s’avança de trois pas, courut à moi

et me sauta au cou.

– Oh ! mon cher vieux Jock, s’écria-t-elle, comme

vous êtes beau, sous l’habit rouge !





233

– Oui, à présent, je suis soldat, Edie, répondis-je

d’un ton fort raide, car en voyant sa jolie figure, je crus

apercevoir, par derrière elle, l’autre figure qui était

tournée vers le ciel, sur le champ de bataille de

Belgique.

– Qui l’aurait cru ? s’écria-t-elle. Qu’êtes-vous

alors, Jock ? Général ? Capitaine ?

– Non, je suis simple soldat.

– Comment, vous n’êtes pas, je l’espère, de ces gens

du commun qui portent le fusil ?

– Si, je porte le fusil.

– Oh ! ce n’est pas, à beaucoup près, aussi

intéressant, dit-elle en retournant s’asseoir sur le canapé

qu’elle avait quitté.

C’était une chambre superbe, toute tendue de soie et

de velours, pleine d’objets brillants, et j’étais sur le

point de repartir pour donner à mes bottes un nouveau

coup de brosse.

Quand Edie s’assit, je vis qu’elle était en grand

deuil ; cela me prouva qu’elle connaissait la mort de de

Lissac.

– Je suis content de voir que vous savez tout, dis-je,

car je suis très maladroit pour annoncer avec

ménagement les nouvelles. Il a dit que vous pouviez



234

garder tout ce qu’il y avait dans les malles, et

qu’Antoine avait les clefs.

– Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez été bien

bon de faire cette commission. J’ai appris l’événement

il y a environ huit jours. J’en ai été folle quelque temps,

– tout à fait folle. – Je porterai le deuil toute ma vie,

quoique cela fasse de moi un véritable épouvantail,

comme vous le voyez. Ah ! je ne m’en remettrai jamais.

Je prendrai le voile et je mourrai au couvent.

– Pardon, Madame, dit une domestique en avançant

la tête, le comte de Beton désire vous voir.

– Mon cher Jock, dit Edie en se levant brusquement,

voilà qui est très important. Je suis bien fâchée

d’abréger notre entretien, mais vous reviendrez me voir,

j’en suis sûre, n’est-ce pas ? Je suis si désolée ? Ah !

est-ce qu’il vous serait égal de sortir par la porte de

service et non par la grande porte ? Je vous remercie,

mon cher vieux Jock, vous avez toujours été si bon

garçon, et vous faisiez exactement ce qu’on vous disait

de faire.

C’était la dernière fois que je devais voir la cousine

Edie.

Elle se montrait à la lumière du soleil avec son

regard provocateur de jadis, avec ses dents éclatantes.

Aussi je me la rappellerai toujours, brillante et



235

mobile comme une goutte de mercure.

Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dans la

rue, je vis à la porte une belle voiture à deux chevaux ;

je devinai alors qu’elle m’avait prié de m’esquiver

furtivement, pour que ses nouveaux amis du grand

monde ne vissent jamais les gens du commun avec

lesquels elle avait vécu dans son enfance.

Elle n’avait fait aucune question sur Jim, ni sur mon

père et ma mère, qui avaient eu tant de bonté pour elle.

Bah ! elle était ainsi faite, elle ne pouvait pas plus

s’en dispenser qu’un lapin ne peut s’empêcher d’agiter

son bout de queue ; et pourtant, cette pensée me fit

grand-peine.

Neuf mois après, j’appris qu’elle avait épousé ce

même comte de Beton, et elle mourut en couches un an

ou deux plus tard.

Quant à nous, notre tâche était accomplie.

La grande Ombre avait été chassée de dessus

l’Europe ; elle ne viendrait plus s’allonger d’un bout à

l’autre du pays, planant sur les fermes paisibles, les

humbles villages, faisant les ténèbres dans des

existences qui auraient été si heureuses.

Après avoir acheté ma libération, je revins à

Corriemuir, où, après la mort de mon père, je pris la

ferme.



236

J’épousai Lucie Deane, de Berwick, et j’élevai sept

enfants, qui tous sont plus grands que leur père, et

n’omettent rien pour le lui rappeler.

Mais, dans les jours tranquilles et paisibles qui

s’écoulent désormais et qui se ressemblent comme

autant de béliers écossais, j’ai peine à convaincre mes

jeunes gens que, même ici, nous avons eu notre roman,

au temps où Jim et moi nous fîmes notre cour, et où

l’homme aux moustaches de chat arriva de l’autre côté

de l’eau.









237

238

Table



Préface.................................................................. 5

I. La nuit des signaux............................................... 9

II. La cousine Edie d’Eyemouth ............................. 30

III. L’Ombre sur les eaux ......................................... 46

IV. Le choix de Jim .................................................. 64

V. L’homme d’outre-mer ........................................ 82

VI. Un aigle sans asile .............................................. 99

VII. La tour de garde de Corriemuir ........................ 110

VIII. L’arrivée du cutter............................................ 132

IX. Ce qui se fit à West Inch .................................. 139

X. Le retour de l’Ombre........................................ 146

XI. Le rassemblement des nations.......................... 159

XII. L’Ombre sur la terre......................................... 178

XIII. La fin de la tempête.......................................... 208

XIV. Le règlement de compte de la mort .................. 222

XV. Comment tout cela finit.................................... 230







239

240

Cet ouvrage est le 270ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









241


Other docs by stevencampbell
Henriette Dessaulles[105]
Views: 3  |  Downloads: 0
Gustave Aimard J B d Auriac[618]
Views: 5  |  Downloads: 0
Jules Lermina[406]
Views: 3  |  Downloads: 0
Michel Zévaco[630]
Views: 7  |  Downloads: 0
Mundo Verne, July-Aug. 2008
Views: 17  |  Downloads: 0
SaturnInstrument Unit Fact Sheet
Views: 1  |  Downloads: 0
Stendhal
Views: 12  |  Downloads: 0
Raymond Radiguet Le bal du comte d Orgel[887]
Views: 35  |  Downloads: 1
By registering with docstoc.com you agree to our
privacy policy

You are almost ready to download!

You are almost ready to download!